Tortilla Flat – John Steinbeck

Le grand Steinbeck est à l’honneur ce mois-ci pour le retour aux classiques impulsé chaque mois avec panache par Moka et Fanny.

Avec Tortilla Flat, troisième roman de l’écrivain, place à l’amitié insubmersible ou presque, avec un roman picaresque entre Chevaliers de la Table Ronde et Pieds Nickelés.

« Il est impossible de savoir si Danny s’attendait à toucher un loyer, ni si Pilon avait l’intention d’en payer un. Si tel était le cas, ils allaient tous les deux au-devant d’une déception. Danny ne réclama jamais rien et Pilon n’offrit pas davantage. »

Nous allons donc à la rencontre d’un certain Danny qui apprend, au retour de la guerre, qu’il a hérité de deux maisons à Monterey, village de pêcheurs en Californie. Pas très à l’aise avec son nouveau statut de propriétaire, il décide néanmoins de continuer à vivre librement avec ses amis, au fil du vin qui s’écoule dans leurs gosiers et des rencontres qui forgent leur existence, ou en tout cas déterminent les jours à venir.

Comment les amis de Danny cherchèrent un trésor mystique la nuit de la Saint-André.
Comment Pilon le trouva et comment, plus tard, une paire de pantalons changea deux fois de propriétaire.

Les chapitres se posent comme autant d’aventures et anecdotes, où la solidarité démultiplie les possibilités et les solutions, même si elles s’avèrent fumeuses. Danny, Pilon, Jesus-Maria Corcoran, Pablo, Big Joe Portugee, et bien d’autres figurent garnissent ces pages où il ne se passe certes pas grand chose mais l’oisiveté étant reine, il fallait bien ça.

« C’est bon d’avoir des amis, déclara Danny. Comme on est seul dans le monde quand il n’y a pas d’amis avec qui s’asseoir et partager son eau-de-vie ! »

Du Steinbeck qui dénote des grandes fresques qu’on lui connaît davantage. On reste dans l’ambiance Californie des années 30-40, on croise des figures familières comme on pourrait en apercevoir dans Des souris et des hommes par exemple, mais on se pose surtout, aux côtés de ses paisanos – un mélange de sangs espagnol, indien, mexicain (…) qui parle anglais avec un accent paisano, et espagnol avec un accent paisano – qui glanent pour savourer, tels des loosers magnifiques, avec une mélancolie latente et des envies qui se cherchent.

« Deux gallons, c’est beaucoup de vin, même pour deux paisanos. Moralement, voici comment on peut graduer les bonbonnes. Juste au-dessous de l’épaule de la première bouteille, conversation sérieuse et concentrée. Cinq centimètres plus bas, souvenirs doux et mélancoliques. Huit centimètres en dessous, amours anciennes et flatteuses. Deux centimètres de plus, amours anciennes et amères. Fond de la première bouteille, tristesse générale et sans raison. Epaule de la seconde bouteille, sombre abattement, impiété. Deux doigts plus bas, un chant de mort ou de désir. Encore un pouce, toutes les chansons qu’on connaît. La graduation s’arrête là, car les traces s’effacent alors et il n’y a plus de certitude : désormais n’importe quoi peut arriver. »

C’est tendre et gouailleux (on pourrait presque croire que je parle d’un camembert mais n’y a-t-il pas un peu de ça avec Tortilla Flat), et l’on s’attache, on s’émeut, on devient flegmatique, aux côtés de ces marginaux qui se jouent bien de la justice, de la religion et de la mort malgré tout le respect qu’ils observent curieusement à ces égards.

« Il est stupéfiant de constater que le revers de toute action noire est blanc comme neige. Et il est décourageant de constater combien sont lépreuses les parties secrètes des anges. Paix et honneur à Pilon, qui découvrit comment mettre en lumière et étaler à la face du monde le bien caché dans toute mauvaise action. Non pas que, comme tant de saints, il ne vît aussi le mal caché dans les bonnes. Il faut admettre, avec mélancolie, que, pour jamais devenir un saint, il manquait à Pilon la niaiserie, le sentiment de la propre justice et l’appétit de récompense. Il lui suffisait de faire le bien et de trouver sa récompense dans l’établissement d’une fraternité lumineuse. »

Tortilla Flat
John Steinbeck
traduit par Brigitte V. Barbey
Gallimard (Folio)
1935
253 pages

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