Des BD à tire larigot

Après le bilan des lectures marquantes de l’année 2025 côté romans et essais, voici un « petit » top BD avec une vingtaine de titres que je ne saurais que trop vous recommander, en espérant que vous trouviez votre bonheur.

[clic sur les titres pour en savoir plus]

Du pin sur la planche : une BD dont vous êtes le meuble / Olivier Bron, Caroline Klein et Timothée Osterman. Editions 2042
BD rigolote mais pas que, où l’on doit procéder, à la manière d’un livre dont vous êtes le héros, à l’achat d’un meuble. Circuits courts ou grosse cavalerie, les possibilités sont ludiques et sarcastiques, et l’aventure semée de bûches…

L’invitation / Jim et Mermoux. Vents d’Ouest
Si vous étiez en panne de voiture en pleine nuit, qui pourriez-vous appeler ? Que reste-t-il des copains de bringue lorsqu’on est coincé au bord d’une route nationale ? Une tranche de vie très agréable à parcourir, un bel album sur nos rapports humains et la place de l’amitié.

L’enfer / Nicolas Badout. Sarbacane
A l’origine, un film, inachevé, de Henri-Georges Clouzot. Nicolas Badout a plongé dans les archives et s’est emparé de cette histoire de jalousie viscérale à la lisière de la criminalité. Une histoire d’amour qui se noue, s’installe, s’inscrit, des doutes qui s’insinuent et des soupçons qui se font ravageurs. L’Enfer s’installe, avec ses pensées dévastatrices, attisant les accusations, creusant le couple. Le cadrage est très cinématographique, le graphisme accentue le ressentiment et invite les pensées troubles. Glaçant et totalement réussit.

Ancolie / Salomé Lahoche. Glénat
Ancolie, anti-héroïne sorcière, son crapaud Michel, ses parties de jambes en l’air dans le troquet du coin, l’ex dont elle n’arrive pas à se défaire… Ancolie est à la ramasse, n’écoute que ses instincts et va devoir y mettre un peu du sien si elle veut conserver ses pouvoirs… C’est joyeusement irrévérencieux, toujours avec sa gouaille bien à elle et ses ambiances foutraques, et ça fait bien plaisir.

La nuit retrouvée / Lola Lafon et Pénélope Bagieu. Gallimard
Ma chouchoute Lola Lafon qui se lance en BD avec Pénélope Bagieu, j’étais curieuse et un peu frileuse, et finalement bien emballée par cette tranche de vie très juste.
C’est l’heure des retrouvailles pour Hélène et ses trois enfants dans la maison de vacances de Hossegor. Des jeunes adultes qui retrouvent leur mère à l’aube de ses soixante ans, et une anecdote qui ressurgit au détour d’une conversation. Une rencontre des années auparavant, de l’audace, un coup de tête, ces moments qui peuvent tout changer. Ça sonne juste, c’est finement mené. Le format BD est un peu trop court à mon goût pour Lola Lafon qui nous habitue à des contextes et atmosphères plus épaisses, mais l’ensemble fonctionne très bien et s’accorde bien à l’univers de Pénélope Bagieu.


Impénétrable / Alix Garin. Le Lombard
Alix Garin aborde à la fois frontalement et subtilement le sujet de son vaginisme, mal encore trop peu connu et évoqué. A l’heure où il est de bon ton de clamer le sexe décomplexé, c’est bien aussi de pointer que ce n’est pas toujours si simple. L’autrice revient sur ces questionnements, recherches, errances, douleurs, à travers son corps, ses ressentis, son couple, et in fine trace le chemin pour dépasser ce mal et retrouver le désir.

Le sens de la vie et ses petits / Eric Veillé. Cornélius
Autre salle, autre ambiance. Nous tenons là une série de petits strips existentiels absurdes et bien fendards. Ça n’a pas beaucoup de sens, c’est difficile d’en dire grand chose mais c’est bien drôle, si tant est que l’on soit sensible à ce genre d’humour, bien décalé quand même.

Emil.ia / Peer Jongeling. L’employé.e du moi
Un récit semi autobiographique bien amené sur la transidentité et l’éventualité de la détransition, très fin, qui aborde les questionnements, les rapports aux corps, les relations et lignes mouvantes, et aussi en creux les écueils essentialistes des luttes de positions croisées parfois au sein des milieux militants.

Peur de mourir mais flemme de vivre / Salomé Lahoche. Exemplaire éditions
Ils sont toujours bien vus et bien balancés les strips de Salomé Lahoche, croquant sa vie, ses addictions, ses cas de conscience, ses névroses, son rapport au monde, à l’alcool, à l’inertie, les attentes déjouées… elle navigue entre autodérision et humour, livrant une autobio grinçante et touchante pointant un bon nombre de maux qu’elle est bien loin d’être la seule à éprouver. Bien envoyé quoi.


Francis Hallé : Le génie de la forêt / Vincent Zabus et Nicoby. Albin Michel
J’ai découvert Francis Hallé il y a quelques années lors d’une expo au Tri Postal de Lille, sitôt portée par son élan communicatif pour partager son érudition sur la botanique, son projet de forêt primaire, ses dessins incroyables.
Curieuse de le retrouver ici donc où il convoque le philosophe Aristote, à qui il reproche sa vision très verticale et anthropocentrique du monde vivant que l’on traîne encore comme un boulet aujourd’hui, désastre écologique à la clé. Règlement de comptes au jardin donc mais en toute bienséance, le botaniste lui démontrant par le menu ses contradictions en lui exposant les étonnantes compositions naturelles de notre planète, scientifiques forcément, mais aussi esthétiques et poétiques. Ils sillonnent jardins et forêts, Francis Hallé expliquant le fonctionnement des arbres, ce qui coince dans les agissements des industriels et politiques, les aberrations, ses coups de gueule.
Dans la forme, c’est très didactique, éclairant et instructif, bon on n’est pas moins révolté par ce qui se joue sous nos yeux mais on en sait plus…

Les héros du peuple sont immortels / Stéphane Oiry. Delcourt
Dans les années 80, Gilles Bertin monte avec des potes le groupe punk Camera Silens, et s’adonne en off à détrousser qui peut bien l’être. En 1988 c’est la Brinks qui est dans le viseur, un braquage parfait et le début d’une cavale de près de 30 ans. Stéphane Oiry retrace graphiquement l’autobiographie parue il y a quelques années. Une chouette BD bien dans le jus de l’époque.

Le royaume aux mille réformes : une lutte sociale dont vous êtes le héros / Emile Bertier et Yann Girard. Bandes détournées
A la manière des « livres dont vous êtes le héros » de notre jeunesse, il s’agit de s’emparer des règles (ou de les ignorer !) et cultiver son charisme, gagner des points de radicalité, gonfler l’insurrection ambiante…  L’idée, renverser le pouvoir après une énième réforme au Royaume de Prolosbourg en organisant la convergence des luttes. On y croise Robins des Zad, Jeanne Dark, des social-féodalistes, l’Ordre du Bloc Noir ou encore la Guilde du labeur… Un récit de cape et de luttes bien fendard.

Barbarone, sur la planète des singes érotomanes / Gipi. Les rêveurs
BD bien potache de Gipi où Barbarone parcourt le cosmos jusqu’à atterrir sur une planète où les singes s’avèrent très entreprenants. L’aventure ne fait que commencer, aux côtés de Goggo, créature sensible un peu simplette, et Flaque de pisse, toujours perspicace et ironique. Bien décalé et assez éloigné de ce que fait Gipi habituellement (dans un autre style, lisez La terre des fils, superbe), une bd aux allures de pulp, très distrayant, un chouïa vulgos, tout ce qu’il faut où il faut en somme. Et c’est un volume 1, youpi !

 

Why don’t you love me / Paul B. Rainey. Atrabile
Why don’t you love me ? Un appel répétitif entre désirs enfouis, imploration et désespoir, une rengaine qui accompagne les strips d’une famille à la dérive, démissionnaire au mieux, prise en étau entre train-train quotidien, non choix et dépression. Why don’t you love me ? Comme une bouée qui serait toujours trop éloignée, une plainte amère, un appel d’air… Et puis revirement de situation, les cartes sont rebattues dans un étonnant jeu de chaises musicales. Bref c’est une très chouette BD, fine et mélancolique, entre chronique sociale, tranche de vie et digressions temporelles, brillant !


La pythie vous parle / Liv Strömquist. Rackham
Liv Strömquist publie des essais sociologiques féministes sous forme de BD édifiantes. Ici elle s’attaque au développement personnel avec force et fracas, avec comme à son habitude pas mal de thèses évoquées pour contrecarrer les credos du moment. Elle tâcle ainsi les bons conseils à tout va, l’expertise à deux balles made in instagram, et le capitalisme jamais loin qui s’empare de tout ça. C’est toujours très dense, parfois un peu longuet du coup, mais enrichissant comme toujours.

Ernestine / Salomé Lahoche. Même pas mal
Salomé Lahoche, encore elle, oui, mais quand on aime, on ne compte pas. Ernestine, 9 ans, ne mâche pas ses mots et fait bien fi des remarques que l’on pourrait lui faire. D’ailleurs quand elle en a ras-le-bol, elle se tire à Cuba clope au bec avec de l’argent extorqué ici ou là. Son air sarcastique rappelle un peu la super Daria, c’est drôle, cynique, tantôt bien noir, tantôt fin mélancolique, graphiquement c’est très chouette aussi avec des tas de détails bien sentis et de supers trouvailles typographiques notamment.

Lebensborn / Isabelle Maroger. Bayard graphic
Une BD sur les pouponnières nazies avec les traits d’une BD style Margaux Motin, j’avoue que je me demandais un peu… et puis très bonne surprise. L’autrice revient sur l’histoire de sa famille, de sa mère née dans l’un de ces lebensborn, en Norvège en 1944, de l’ignorance de ce fait jusqu’à tardivement, des pistes familiales remontées, de cousins , frères et soeurs retrouvés. Une histoire dramatique, pleine d’amour, de secrets, de honte. Comment composer lorsque la grande et haineuse Histoire télescope sa propre histoire familiale ? C’est très fin, sensible, sur un sujet pas tant évoqué.

Dans les pins / Erik Kriek. Anspach
Crimes, vengeances, trahisons, sombres secrets… font le sel de ces « murder ballads », ces chansons populaires du fin dix-neuvième – début vingtième siècle, reprises par Johnny Cash, Nick Cave, Bob Dylan ou Dolly Parton, et ici avec la fabuleuse patte de Erik Kriek qui se plie parfaitement aux ambiances poisseuses de l’Amérique profonde, en plein coeur des forêts de pins des Appalaches. Très très chouette et qui plus est superbe objet !

Idéal / Baptiste Chaubard et Thomas Hayman. Sarbacane
Coup de coeur pour cette superbe BD mêlant androïdes, désirs contrariés et atmosphère japonisante aux petits oignons. Dans un futur relativement proche au Japon, les technologies de pointe, intelligences artificielles et humanoïdes ont totalement intégré les existences, sauf sur l’île de Kino qui tient à préserver un certain art de vivre traditionnel figé à la fin du vingtième siècle. Une règle notamment, aucun androïde dans le périmètre. Mais la tentation peut être grande face aux douleurs sourdes et doutes existentiels. Une histoire de couple se dessine dans ce contexte, dans un cadre tiraillé entre tradition et modernité, magnifiquement mis en scène avec la touche graphique de Thomas Hayman, jouant sur les cadrages, les silences, frôlant parfois l’allure d’estampes. C’est assez contemplatif, avec une certaine tension dramatique qui s’installe au creux des questionnements philosophiques.

Barcarolle / Jean Lecointre. Actes sud
Epais roman photo contant les mésaventures de Poulenc, un chercheur ayant besoin d’air, sur l’île de Barcarolle. Des collages de magazines des années 50-60 se font aventure psychédélique, trip sous LSD ou demi sommeil bancal, on ne sait, mais c’est assez  exaltant et addictif, bien barré et bien drôle.

Punk à sein / Magali Le Huche. Charivari
A l’annonce de son cancer du sein, Magali Le Huche s’est faite alpaguer par Joe Strummer, un cavalier au poil pour se mesurer à la maladie et l’accompagner pour la renvoyer dans ses buts. Les choses ne sont bien sûr pas si simples, et l’autrice revient sur cette traversée corporelle, médicale, émotionnelle, véritable tempête dans une vie que les patients affrontent chacun à leur manière. Elle, c’était avec le punk des Clash qui lui a permis, malgré les doutes, les frayeurs, la colère, les coups de mou, de trouver un nouveau souffle de force en elle pour combattre toujours plus fort. Un témoignage touchant et rock’n’roll, évoquant le corps, la mort, la famille, le couple, les projets, les potes, avec de l’humour qui perce dans la gravité, de la sororité et une force stupéfiante. A faire tourner !

Emma Goldman, femme et anarchiste / Hélène Aldeguer et Léa Gauthier. Futuropolis
Née en 1869 dans l’empire russe, Emma Goldman débarque à seize ans aux Etats-Unis et plonge dans l’activisme anarchiste. En 1928, alors en exil à Saint-Tropez avec une poignée de camarades, elle entame la rédaction de ses mémoires, se plongeant dans ses souvenirs et des milliers de pages de notes pour tracer une copieuse autobiographie, passionnant témoignage d’une vie de luttes révolutionnaires. Un pavé superbement réédité dans son intégralité il y a quelques années par l’Echappée, adapté ici en BD par Léa Gauthier et Hélène Aldeguer qui ont réussi le tour de force de ramasser plus de 1000 pages en 150… La vie d’Emma Goldman est passionnante, et ça fait très plaisir de la voir ici, avec une portée plus grand public.

 

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