Fannie et Freddie – Marcus Malte

Dans un immeuble de Wall Street, une femme suit un homme. Elle guette. Elle va l’enlever, le cuisiner, le tourmenter, le torturer, l’affaiblir, insidieusement, jusqu’à ce qu’il crache. Fannie est infirmière, et si elle peut paraître mystérieuse avec les parades dont elle use pour dissimuler son œil de verre, elle n’a pas pour autant comme loisir la séquestration. Cet homme, elle ne l’a pas choisi par hasard, ils ne sont pas là pour rien, et les monstres ont de nombreux visages.

Marcus Malte dépeint la vengeance amère sur fond de crise des subprimes. Des propriétaires ruinés et des banquiers qui s’enrichissent toujours plus, des quartiers de maisons vides et de plus en plus de laissés pour compte sur le bord de la route.

« Je te parle de ceux qui ont l’argent et le pouvoir. Les tout-puissants. Les tout-permis. Ceux qui ont atteint les sommets de ce qu’on appelle la réussite. Ceux qui sont au-dessus de tout. Mais comment. Comment ils ont fait pour arriver là-haut, si haut ?… En écrasant les autres. C’est comme ça qu’ils font. Ils les piétinent. Ils leur marchent sur la tête, ils leur passent sur le corps. Et les cadavres s’accumulent sous eux. Des tas et des tas, sur lesquels ils continuent de grimper. Grimper, grimper, grimper. Tu peux être sûr que plus ils s’approchent du ciel, plus ils ont de morts sous leurs godasses. »

Retour en France. La Seyne-sur-mer. Un homme à la dérive se souvient de son ami Paul, disparu bien des années auparavant, sur les plages de leur enfance. La thèse du suicide a été prononcée à l’époque, mais la question demeure pour Ingmar Perhsson qui est devenu flic pour mener sa propre enquête. La Seyne-Sur-Mer, l’auteur connaît bien puisqu’il en est originaire. L’occasion pour lui de mettre des mots sur les mutations de sa ville qui fait pâle figure depuis la fermeture des chantiers navals il y a plus de vingt ans. Ceux qui construisent les bateaux ne les prennent pas décrit le temps qui passe, une certaine mélancolie aussi et surtout la culpabilité, celle qui vous ronge sans relâche, et le poids du passé au fil des ans.

« Si je pouvais, je viendrais marcher tous les jours sur le sable. Pieds nus, sinon le plaisir est moindre. J’adore cette sensation, le contact de la peau avec ce revêtement légèrement humide , légèrement moelleux et frais. Malléable. Les empreintes qui s’effacent sitôt qu’on a le dos tourné. Pour ça, il faut choisir sa voie avec soin. Son terrain. C’est une fine lisière, une portion congrue que les vagues ont léchée mais depuis un certain temps seulement — pas trop longtemps, ni trop peu. La plante du pied doit d’enfoncer d’un demi-centimètre, pas davantage. C’est souple et stable à la fois. Au-dessus de cette frontière, les petites dunes de sable sec se désagrège sous le pas, le sol se dérobe, on glisse, on dérape, on fatigue les mollets et se tord les chevilles. En dessous, plus près de l’eau, la progression se révèle pénible et l’on s’expose de surcroît au risque d’avoir très vite les pieds trempés et gelés.
Il n’y a donc, à mon sens, qu’un seul chemin. Toujours à la limite. Je sais que la marge de manoeuvre est étroite et qu’à première vue les nuances sont difficiles à saisir. Ce sont des choses que l’on acquiert avec la pratique. »

Marcus Malte a plusieurs cordes à son arc, du polar au roman noir, en passant par la jeunesse. Récemment, il a été récompensé pour Les Harmoniques, roman policier où l’enquête est menée par Mister et Bob, deux acolytes respectivement pianiste et chauffeur de taxi, tous les deux fondus de jazz (personnages que l’on retrouve également dans Le doigt d’Horace et Le lac des singes). Quand il écrit du noir, comme ici avec ces deux textes, c’est du très très sombre, du charbonneux à la manière d’un café bien serré. Pas de sang, de tripes ou de viscères, mais du noir directement ancré dans notre société et ses revers, du noir social, engagé et surtout profondément humain.

Fannie et Freddie, suivi de Ceux qui construisent les bateaux ne les prennent pas / Marcus Malte. Zulma. 2014 (157 p.)

Fannie et freddie

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