Les nouvelles de la jungle de Calais par Lisa Mandel et Yasmine Bouagga (Casterman)

Passée du format blog au papier, cette BD qui n’a l’air de rien m’en a appris énormément sur un sujet que l’on peut qualifier de casse-gueule.

La jungle de Calais, on s’en fait tous une idée. Ce lieu titille notre mauvaise conscience, comme un arrière-goût de tisane dans la bouche que l’on voudrait oublier mais qui persiste. Je vous conseille de ne pas ouvrir cet album pour continuer à vivre paisiblement. Admettons que vous souhaitiez l’ouvrir, cet album.

La collection Sociorama chez Casterman propose un format adapté avec des petits dessins pour faire connaître le travail de sociologues : des sujets qui vont de l’univers du travail clandestin jusqu’au monde des films cochons, un spectre très large. Ici, petite subtilité, la BD est parue dans Sociorama Terrain, qui raconte le vécu de Lisa Mandel et Yasmine Bouagga, respectivement directrices artistique et scientifique de la collection, qui décident d’aller voir cette jungle de Calais dont on leur rabat les oreilles. Bien leur en prend !
Souvent, ce sont les petits détails qui éclairent les grands faits. Rencontrer les migrants, discuter avec les bénévoles, échanger avec un CRS en dehors de ses heures de travail nous fait comprendre les différents points de vue des protagonistes. On découvre tout d’abord que cette jungle, elle ne date pas d’hier.

L’illustratrice est une marrante, elle rend les choses faciles et légères. Son dessin souple et rond dédramatise. Yasmine et Lisa se rendent au cœur de la jungle et repèrent vite les aberrations, les dérives, les actions courageuses. Mais le plus étonnant, ce sont les faits qu’aucun reportage télé, aucun article de presse, aucune émission de radio ne peut retranscrire : certaines anecdotes ne sont transcriptibles qu’en quelques phrases courtes, idéales au format BD.

Mardi 8 mars 2016
Parfois, dans le camp, on peut entendre une clameur s’élever.
Oooooooooooh… Clap clap clap.
– C’est quelqu’un qui a réussi à passer en Angleterre et qui téléphone pour prévenir.

Et là où Lisa Mandel excelle, c’est dans des mises en perspective édifiantes.

J’ai vite pris fait et cause pour les bénévoles, dont l’intégrité peut difficilement être remise en question. J’écoutais les militants no borders ; pas de bol, dix pages plus loin, ces activistes faisaient preuve de débordements. Je ne peux pas les supporter, ni les riverains. Sauf qu’une fois qu’on les écoute, les Calaisiens ont des raisons d’être furax. Bref, j’ai détesté ces idiots de CRS… jusqu’à ce qu’on m’en fasse rencontrer un. Il faut avouer que je ne voudrais pas être à leur place. Heureusement, il reste les migrants, qui ne peuvent qu’être victimes. Et là, on compte quelques ordures qui profitent de leurs voisins d’infortune. Reste un bloc à condamner, sans rémission : les hommes politiques. Mince flûte crotte : Damien Carême, le maire de Grande-Synthe, tient une position courageuse et humaniste. C’est à vous dégoûter du manichéisme.

Le bilan de ma lecture ? Après avoir fait la girouette, j’ai ouvert les yeux sur l’ensemble des points de vue sans savoir les départager. Les seuls personnages que j’ai finalement détesté, ce sont les bonshommes avec une tête de drapeau anglais et français : les deux pays incarnés font preuve d’un pragmatisme qui nous rend tous honteux. En tous les cas, aujourd’hui, quand on me parle des « mineurs isolés », des « dublinés », des « CAO », je vois de quoi il retourne. On ne me fera plus avaler n’importe quoi et c’est un peu le but de la collection, ça tombe bien.

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Les nouvelles de la jungle de Calais par Lisa Mandel et Yasmine Bouagga (Casterman)

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