Sestrières – de Lucia BIAGI (çà et là)

Sestrières, station de sports d’hiver célèbre pour ses épreuves de ski alpin ou ses arrivées d’étape du Tour de France ou d’Italie. C’est là que deux ados vont tenter de retrouver Noemi, jeune fille superficielle qui a pris la main sur Federica, notre héroïne qui est la seule à s’inquiéter de cette disparition.

Notre héroïne est très connectée mais pas bête. Cultivée, elle sait se servir des réseaux avec intelligence, récoltant les indices pour parcourir la vallée et remonter le fil d’une soirée sordide.

Hyper-connectée, Federica va tenter de prévenir les adultes du danger que court Noemi, en vain. Des adultes déconnectés à tous niveaux : déconnectés par rapport au monde adolescent puisque la sage Federica reçoit des reproches quand les autres ados, au comportement douteux, sont totalement libres. Mais aussi déconnectés par rapport aux réseaux sociaux, qui n’imaginent pas l’existence de ce monde parallèle qui se referme sur leurs enfants. Aguerrie, Federica va y circuler et croiser virtuellement comme réellement des personnes souvent brutales, détestables et qui, lorsqu’elles font preuve d’empathie, sont aussitôt brimées. Pour se vider la tête, notre jeune fille crée des mises en scène de son quotidien avec des silhouettes animales découpées, mais d’une violence crue, qu’elle filme avec son portable. Catharsis qui attache le lecteur à Federica.

L’album baigne dans un climat très particulier : une histoire en bichromie ça n’est pas rare, en vert & violet, il me semble ne jamais en avoir croisé ! Lucia Biagi ménage la mise en scène par un cadrage propre, sage et symétrique. Mais ce vert & violet déstabilisant au départ crée une ambiance unique. Le violet donne un aspect crépusculaire, un temps ramassé. Une couleur utilisée pour toute chose de la main de l’Homme. Le vert, lui, rappelle celui des pâtures environnantes et la Nature seule (hormis quelques vêtements et objets) est peinte dans cette couleur. Avec ces deux couleurs, le lecteur se sent vraiment en été.

Cette enquête, c’est finalement le cheminement de Federica qui se rend compte de ce que c’est, l’âge de l’adolescence.

 »  – Tu lis quoi ? – Devil. – C’est un truc pour enfants ? – Toutes les BD ne sont pas pour les enfants. « 

Dans son édition originale, Sestrières s’appelle Misdirection. Traduisons : « Mauvaise direction ». Ici, tout le monde sauf Federica a pris la mauvaise direction : Noemi, les adultes, le lecteur.

La bonne direction, elle, a été prise par notre auteur, Lucia Biagi. Cette BD est remarquable. Ne pas la sélectionner dans les festivals serait une injustice pour un roman graphique que je qualifie de chef-d’œuvre, bien que je sois avare de ce type d’appellation.

Je remercie Lucia Biagi, les éditions çà et là, la médiathèque de Roubaix. Enfin, je remercie Seyana, ado qui a lu un peu par hasard cette BD et qui a témoigné de son plaisir d’avoir lu ce magnifique album. Le retour des lecteurs, c’est notre énergie pour continuer à prescrire des livres !

Sestrières / Lucia Biagi. Editions Çà et là, 2017

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