Luz – de Marin Ledun (J’ai lu)

Le sentiment adolescent sous toutes les coutures

Luz a 14 ans et n’a pas de problème particulier mis à part celui d’être une ado et toutes les problématiques que ça soulève, la prise d’autonomie, le sentiment d’incompréhension vis-à-vis de la famille, des parents qui semblent à 10.000 lieux de ses questionnements, ses sœurs plus âgées de quelques années et qui sont face à d’autres préoccupations désormais.
Aujourd’hui, il fait beau, c’est dimanche, et Luz a un nouveau maillot de bain à essayer, bref, ça va plutôt bien. Des amis des parents sont venus déjeuner, le même sketch tous les dimanches, l’après-midi à digérer, en faisant couler le repas avec le petit digestif bien senti, celui qui fait rire tout le monde et désinhibe, et laisse les mains courir aussi parfois, notamment celles d’un vieil ami de la famille qui a bien remarqué que la petite Luz avait bien changé dernièrement, avec ses rondeurs de femme qui s’affirment de plus en plus.
Luz décide de prendre l’air, de s’échapper du placard familial, s’aérer près de La Volte, rivière squattée par nombreux jeunes du coin dès les premiers rayons de soleil. Avec deux amis, ils s’éloignent un peu, en quête de davantage de tranquillité, mais l’adolescence est pleine de recoins. La nature peut s’avérer hostile également, au même titre que certaines rencontres, qui questionnent et font grandir.

« Luz serre les dents et ne dit rien, une vague nausée coincée dans la gorge. Les vertiges procurés par l’alcool ont disparu et elle ressent les premiers effets d’un mal de crâne. Elle se demande si l’un des deux autres a pensé à amener de l’eau potable. Devant elle, Manon se redresse et frotte l’éraflure sur sa cuisse d’où perlent quelques gouttes de sang. Son sourire a disparu. »

Marin Ledun évoque avec beaucoup de finesse les sentiments adolescents, les questionnements, les hésitations, les tâtonnements. Entre le méconnu, l’affirmation de soi, la méfiance, les découvertes, l’équilibre entre les envies et les risques, les différences d’âge qui peuvent être flagrantes à cette période, avec des désirs et des attentes divergents.
Il aborde en particulier le corps qui change, qui devient objet de désir, le corps que l’on apprend à connaître, dans ses sensations et ses limites, avec les cannettes de bières qui circulent, les cigarettes qui s’échangent, l’herbe qui tourne, et ce corps qui ressent, apprend, déchante parfois. Il n’est pas question d’excès ici, juste de la vie ordinaire et de toutes ces contradictions, les limites tentées d’être dépassées, les dérapages insoupçonnés.

« Elle sourit. Il l’attire à lui, elle se laisse faire. Il jette au loin son mégot encore fumant et l’embrasse. Un goût de cendre froide, l’odeur âcre de sa transpiration. Sa langue est râpeuse. Luz plisse le nez et ne trouve pas ça aussi agréable que tout à l’heure. Elle repousse gentiment Thomas. Il se méprend sur son geste et tente de l’embrasser à nouveau. Elle détourne la tête sans s’écarter de lui. Il insiste silencieusement. Son étreinte sur son bras se raffermit et ses doigts lui font un peu mal. »

Ce court roman devrait être glissé dans toutes les mains d’ados, pour leurs donner quelques clés sur ce cap pas évident de l’adolescence. Et dans les mains d’adulte, pour se rappeler un instant les sentiments contradictoires qui cernent cet âge, pour imaginer un peu plus ce qui se passe dans la tête et le corps d’un ado, pour être un peu à l’écoute, ouvrir les yeux, être plus attentif.

Un roman sensible et grave pour apprendre à s’affirmer, à se faire confiance et surtout, à dire non.

Luz / Marin Ledun. J’ai lu, 2016
Précédemment édité chez Syros (Rat noir)

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