Payer la terre – Joe Sacco (Futuropolis)

Joe Sacco, reporter BD passionné et passionnant, a pour habitude de s’attaquer aux gros morceaux de l’Histoire du monde contemporain, ceux du genre pas simples à démêler, à vous coller la chair de poule. Après avoir épluché le conflit entre Israël et Palestine, l’Irak ou la guerre en Bosnie, il revient avec encore un gros morceau, sur la question des ethnies des territoires du Nord-Ouest canadien, en particulier les Dénés, situées juste au-dessous de l’Arctique.

Le journaliste met en lumière les jeux de dupes et de pouvoir des dirigeants canadiens pour destituer ces peuples de leurs terres au fil du temps, et les mettre à la botte du bon occidental. Il décrit le fossé entre cette communion ancestrale avec la nature, et les enjeux qui ont progressivement muté, avec le commerce de peaux d’abord, puis le pétrole, l’industrialisation, l’acculturation, etc. Il pointe les scandales sociaux, éducatifs, politiques, le basculement dans la violence, l’alcool comme béquille, la maltraitance, mais aussi les divergences au sein même des communautés. Et fait le portrait de ces jeunes qui aujourd’hui tentent de conserver les savoirs et pratiques des anciens, de renouer avec les coutumes, avec toutes les difficultés et les questionnements que ça suppose.

« Si la question est : Pourquoi les peuples autochtones des Territoires du Nord-Ouest semblent-ils partir à la dérive, abandonnant les traditions qui leur servaient autrefois de points d’ancrage ? La réponse n’est pas simplement que les peuples de la forêt n’étaient pas préparés à une transformation aussi rapide du monde. La politique officielle du Canada à longtemps consisté à rompre les amarres des peuples autochtones – en fait, à effacer l’essence même de leur « indigénéité ». Et pour beaucoup de ceux qui vivaient dans la forêt, cette politique fut annoncée par le vrombissement de moteurs d’avion. »

Ce reportage-BD tranche avec le romantisme que l’on rencontre souvent en littérature sur le sujet. Je pense notamment au dernier roman de Bérengère Cournut, De pierre et d’os, merveille de dépaysement très riche en repères ethnographiques, mais qui laisse penser, comme souvent sur le sujet, que beaucoup vivaient encore de la sorte il y a quelques dizaines d’années, en autarcie dans un coin du bout du monde, de la pêche et de la chasse. Sacco remonte le fil, les ventes de fourrure au dix-neuvième siècle, les Traités passés au début du vingtième siècle sans plus de compréhension et d’explication de texte, la scolarisation forcée, le colonialisme en somme.

« Environ 150 000 enfants indigènes sont passés par les pensionnats autochtones du Canada. Plus de 6000 personnes (soit 4%) sont mortes des suites de maladie, de négligence, de mauvais traitements ou de blessures variées alors qu’elles étaient livrées au système. Mais les corps brisés et les enfants traumatisés faisaient partie d’un panorama plus large mis en évidence par la Commission de vérité et de réconciliation. Son rapport final de 2015 concluait que le gouvernement canadien et les Églises s’étaient rendus coupables de « génocide culturel ». »

Une BD très riche et dense, portée par un trait précis qui fourmille de détails, qui soulève un pan méconnu de l’Histoire du Canada, explorant plus largement les rouages historiques et politiques mondiaux, avec toute l’humanité, la puissance et le respect que l’on connaît du grand Joe Sacco !

Payer la terre
Joe Sacco
traduit par Sidonie Van den Dries
Futuropolis & XXI
2020
272 pages

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19 commentaires sur “Payer la terre – Joe Sacco (Futuropolis)”

  1. Je note aussi ce titre, tout me plait , le dessin comme l’histoire, cet été j’ai vu une expo à Québec sur les peuples autochtones, c’est affreux le traitement que subissent la plupart d’entre eux.

  2. Très intéressant. Je me demande combien il y a encore d’histoires comme celle-là de par le monde, dont on ne prend conscience que maintenant ou presque…

  3. Plus qu’intéressée! J’aime les BD reportages et cela complètera idéalement le roman ado de Nathalie Bernard, Sauvages, sur ces établissements visant à « tuer l’Indien dans l’enfant ».

  4. Les dessins ne m’attirent pas plus que ça, par contre le thème lui correspond parfaitement à mes lectures du moment (c’est marrant comme, sur certaines périodes, certains thèmes se dégagent de mes lectures et perdurent…). Je note donc !

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