« A perte de vue la terre, brun-noir, grasse et humide sous sa croûte de gel gris.
Riche.
La terre est riche. Parfois, elle y pense – la terre est riche. La boue est riche. Elle pas. Tout le monde est plus riche qu’elle, même la boue. Les bûcherons qui s’activent dans la cour sont plus riches qu’elle. Giovanni et les autres italiens qu’on loge dans la baraque du champ est. M. Dubuis, l’instituteur qui l’humiliait, est plus riche qu’elle. Salors, le cafetier avec ses moustaches qui sert le vin à des hommes qui ne devraient pas boire, est plus riche qu’elle. Et Monsieur, bien sûr. Monsieur est plus riche qu’elle. »
1969 dans un coin de campagne française dominé par un riche propriétaire terrien. Dans ce tableau, Catherine fait figure de poussière, pauvreté incarnée plus bas que tout, vaquant dans la fourmilière au service de chacun.e. Un jour comme un autre s’enfonce pourtant dans la tempête lorsque la petite fille du patron dont elle a la garde disparaît dans un clignement de regard et de gesticulation. Les gendarmes sont sur le coup, bientôt épaulés par la police, l’affaire est grave et l’énigme retord.
L’enjeu dans ce roman n’est pas tant l’enquête que la violence sociale dont Louise Mey s’empare pour tisser un roman noir à l’atmosphère chargée de colère sourde. Avec une écriture qui s’applique à donner corps à la rudesse, à la brutalité admise et aux silences des non-dits, elle pointe les clivages sociétaux et sociaux et les violences faites aux femmes. Par son rythme le temps s’étire (peut-être un peu trop à mon goût) et les ressentiments font surface.
Un roman dans la veine de Sandrine Collette ou Marion Brunet, pas très inattendu mais bien amené et au final assez réjouissant.
« Elle n’a pas envie qu’ils lui parlent maintenant – et c’est ce qu’ils feraient, elle le sait, pas une seule fois elle n’est passée à leur portée sans qu’ils la chahutent, la commentent : ses gestes, ses traits, son corps. Ils lancent des mots comme des claques, quand elle est contrainte de s’approcher trop près pour apporter un plateau ou déposer une bouteille leurs mains s’égarent, et elle doit s’esquiver, brûlante de dégoût et de rancune, tandis qu’ils reprennent le fil de leurs gestes comme si de rien n’était, oublieux de l’humiliation qu’ils viennent d’infliger, comme si palper une fille n’était qu’une action comme une autre, rouler une cigarette, boire, couper du fromage ou déplacer un outil. »
Petite sale
Louise Mey
Le Masque, 2023
373 pages
paru aussi en poche
