Sens interdit – par Zo

Une équipe de journalistes, caméra à l’épaule, sillonne les régions de France et les routes d’Europe à l’affût du sang, celui qui provient des faits divers les plus remarquables. Pas la banale anecdote morbide qui remplit les rubriques de chiens écrasés, mais le cas qui fera vibrer une époque, le sale, le vrai, celui qui tâche, l’indélébile.

Notre homme a une mémoire d’éléphant, une mémoire photographique qui archive tout ce qui lui passe par la rétine, sans exception. Le genre de capacité extraordinaire qui flirte déjà dangereusement avec la folie, alors imaginez un peu si les images retenues sont toutes plus insoutenables et malsaines les unes que les autres…

Zo livre un texte intransigeant et exigeant. Pas de complaisance, ou si peu, de la réalité brute tel un carnage qui vient de s’achever. Mais le malaise de ce roman réside surtout dans la virée de ces journalistes aux confins du pire de la noirceur humaine, avec  cette Marion aux commandes, qui ne semble jamais rassasiée. Les descriptions ne sont pas crues, c’est l’oppression de notre journaliste dans son cerveau qui donne le vertige.
Zo a le goût des mots et de la réflexion, Brecht, Deleuze, Foucault, Zo interroge, indéniablement, pousse le bouchon, et donne un potentiel portrait de l’envers du décor des reportages à sensation, ou des reportages tout court, de l’actualité journalistique juteuse qui se donne à cœur d’offrir de l’image frissonnante, la télé-réalité à outrance, pour tout savoir, tout le temps, et surtout le pire.

« Aujourd’hui être « victime » est devenu un titre de noblesse, un facteur de respect et de reconnaissance, une assurance de passer à la postérité médiatique. Des cousins des victimes de crashs aériens aux fumeurs invétérés. On est bien tous les victimes collatérales de quelque chose. Façon bien aisée de dire que, dans le monde d’aujourd’hui, plus personne n’est coupable de rien. Tous victimes. C’est peut-être la dernière occasion – ou façon d’exister.
Ils se battent pour être victimes. »

Les illustrations de Noémie Barsolle égrainent le roman, du dessin en noir et blanc graphique et stylisé, avec un petit air de Stéphane Blanquet. Noémie Barsolle, qui est à retrouver absolument dans son fanzine Saignante (décidément). De la BD, des illustrations, des invitées, parfois un jeu de cot-cot (sans blague), ou comment parler de saignements sans perdre son sens de l’humour. Il va sans dire que dans ce bouquin sans interdit, ses dessins sont totalement dans le ton du texte.

Alors, d’accord, ce n’est pas spécialement un bouquin pour se détendre, c’est même un journal qui peut être dérangeant, mais tentez l’expérience, c’est un court texte qui se lit très vite et très bien, vous ne risquez pas grand-chose sinon rencontrer une bonne surprise. Et puis l’écriture ciselée de Zo est particulièrement délectable à voix haute, amateurs de genre, faites-vous plaisir. Pour ceux qui le souhaiteraient, ce livre peut voyager.

Sens interdit est suivi de J’irai disperser tes cendres, un texte très touchant d’un homme qui s’interroge sur ce qu’il dira de sa grand-mère, ce qu’il retiendra, les souvenirs qui resteront et résisteront au temps qui passe.

« C’est une histoire de deuil. Une histoire de cendres à faire infuser dans le sel marin. »

Un grand merci aux éditions Rue des promenades, à Libfly et à son opération La voie des indés pour cette gluante découverte.

Sens interdit, suivi de J’irai disperser tes cendres / Zo, illustrations Noémie Barsolle. Edition Rue des promenades, 2010
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