A voté / Isaac Asimov (Le Passager clandestin)

A l’heure d’un entre-deux tours décourageant et peu engageant quant à notre avenir, où l’on se demande quel mode de scrutin pourrait être expérimenté pour davantage de justesse dans la représentativité des opinions, je ne saurais que trop vous recommander la lecture de cette nouvelle. En 1955, Isaac Asimov, écrivain de science-fiction et de vulgarisation scientifique, imaginait une société ayant perdu tout sens commun à force de radinerie démocratique.

« Ecoutez, j’étais là quand ils ont installé Multivac. Ils disaient que la machine mettrait fin à la politique de parti, qu’elle éviterait aux contribuables de gaspiller leur argent en campagnes électorales. Ils affirmaient que, grâce à cette machine, on ne verrait plus se pousser vers le Congrès ou vers la Maison-Blanche des nullités au sourire stéréotypé s’appuyant sur une habile publicité. Et qu’est-ce qui se passe en réalité ? Il y a plus de campagnes que jamais, seulement maintenant, elles se font en cachette. Ils vont envoyer des types dans l’Indiana en vertu de la loi Hawkins-Smith, et d’autres types en Californie pour le cas où ce serait là que la situation deviendrait critique. Moi, je dis qu’on devrait en finir avec toutes ces sottises et en revenir au bon vieux temps… »

En une quarantaine de pages, l’auteur dresse un portrait stupéfiant et glaçant de la manipulation sondagière, imaginant un monde où la libre pensée serait réduite à néant par un tour de passe-passe démagogique.

Isaac Asimov se propulsait alors en 2008, à la veille d’une élection présidentielle reposant sur un seul électeur et une machine capable de déterminer l’opinion de la population globale. Norman Muller a été choisi bien malgré lui pour représenter l’électorat. Sa fille s’interroge, se passionne pour ce qui se trame, au grand dam du grand-père qui se souvient de l’époque où il glissait lui-même son bulletin dans l’urne.

« Je ne veux pas qu’une machine me dise comment j’aurais dû voter, simplement parce qu’un quelconque individu, dans le Milwaukee ou ailleurs, se déclare contre la hausse des prix. Je veux être libre de voter si ça me fait plaisir, ou de ne pas voter si je n’en ai pas envie. »  

A travers son catalogue, Les éditions du Passager clandestin pointent les dérives de nos sociétés et donnent matière à réfléchir, à débattre, par le biais de documentaires, d’essais ou de fictions. La collection Dyschroniques sort du placard de vieux textes de SF qu’il est souvent subjuguant de (re)découvrir aujourd’hui. D’autant que la nouvelle est replacée dans son contexte. Ici par exemple, ils rappellent notamment les diverses méthodes de sondages testées entre les années 30 et 50, les sondages prédictifs, la méthode des quotas, le rôle de la publicité et le jeu des médias. Edifiant !

C’est extrapolé à outrance bien sûr, mais avec le recul et la contemplation de ce qui se déroule sous nos yeux, les études d’opinion à foison, ça laisse songeur…

Lu dans le cadre de La Voie des indés, avec Libfly et Le Passager clandestin. Un grand merci pour cette lecture détonante.

Et je vous invite à lire également l’entretien avec Frédérique Giacomoni du Passager clandestin.

A voté / Isaac Asimov. Le Passager clandestin, 2016

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