Demande et tu recevras – de Sam Lipsyte

Milo Burke flirte avec la petite quarantaine bedonnante. Il est marié, père d’un Bernie de 4 ans qui n’a pas la langue dans sa poche, et chasseur de mécènes pour le développement des arts dans une université. Une vie plutôt peinarde en somme jusqu’au jour où il se fait virer pour avoir déclaré avec fracas son amère opinion à une élève sans talent.
Le déclencheur d’une grosse crise pour Burke qui réalise qu’il n’est qu’un peintre raté avec une vie de couple qui bat de l’aile. Mais au-delà de toutes ces mauvaises passes, le vrai problème de Milo réside  en sa faculté à constater les dégâts mais à être absolument incapable de les dépasser. On pourrait même avancer qu’il cultive l’art de s’enfoncer toujours un peu plus dans les galères. Milo est dépassé, il rame et se débat entre de vieux rêves d’artistes qui s’éliment, son pote Purdy plein aux as, des services à rendre contre des enveloppes pleines de dollars et un rejeton planqué revenu d’un passage en Irak avec des guibolles métalliques. C’est le mec sympa mais pas très doué, un genre de loser qui tend à être attachant par pitié. Il surnage plutôt qu’il ne se bat, semble trop résigné pour agir, spectateur de sa propre vie que l’on a bien souvent envie de secouer.

« Bien que n’étant pas particulièrement en appétit, je me jetai sur mon entrecôte avec une frénésie légèrement déplacée. Parfois, quand j’étais en présence d’un plat que je ne pouvais pas m’offrir, je perdais complètement les pédales. Je rongeais les os, suçais la graisse et, lorsque mon vieux pote se leva pour aller faire un tour aux toilettes, j’en profitai pour lui chiper un bout de steak qu’il n’avait pratiquement pas touché et engloutir par la même occasion quelques pommes de terre au romarin. J’étais persuadé qu’il ne remarquerait rien, sauf s’il avait préalablement compté ses patates. »

A travers Milo Burke, Sam Lipsyte décrit une classe moyenne faite d’individus passés à côté des ambitions de leurs jeunes années. Il ne s’agit pas d’un portrait de classe ouvrière en quelque sorte installée que l’on croise plus habituellement dans les romans , mais plutôt de cette assez récente génération ayant été à l’université, avec des rêves qui se sont avérés sans lendemain et l’aspiration à une vie assez roots tout en ayant un train de vie confortable ou du moins leur permettant de faire ce qu’ils souhaitent sans trop penser à l’argent ou à son éventuel manque, les débuts de la boboïsation des esprits en quelque sorte. Il dresse un portrait de l’américain moyen nouvelle génération, celui qui a du mal à s’installer dans une vie d’adulte, s’enlisant dans un quotidien routinier qui transpire l’aigreur. L’anti-héros transparent, le type que l’on croise tous les jours, à la fois Minable de service qui s’en prend plein la tronche en disant merci et Monsieur tout-le-monde plein de doutes à qui l’on ressemble finalement tous un peu un jour ou l’autre.

L’écriture de Sam Lipsyte est absolue, avec un sens du dialogue férocement drôle et de la répartie de haut niveau. Il y a beaucoup de finesse dans cette chronique sociale noire mais pas plombante, à la fois ahurissante et hyper réaliste, tranchante, percutante, et sensible aussi.
On pense à plein de gens, à de grands auteurs de littérature américaine, mais aussi à Irvine Welsh ou John King, avec cet art de dénoncer tout en rendant hommage à ces gens du pavé ou restés quelque part sur le bord de la route.
C’est l’Amérique avec un regard cynique non dénué d’humour. Un roman riche qui s’attaque à pas mal de sujets, système scolaire, politique, militaire, société, mœurs, désenchantement… Du grand art.

Un grand merci à Babelio et aux éditions Monsieur Toussaint Louverture pour cette très plaisante lecture.

Demande, et tu recevras / Sam Lipsyte. Monsieur Toussaint Louverture. 2015

« (…) –    Je veux dire que si j’étais le héros d’un roman ou d’un film, les gens auraient du mal à s’identifier à moi, n’est-ce pas ?
–    Je ne lirais jamais un livre dont vous seriez le personnage principal, Milo. Et je doute que quiconque ait envie de le faire. A quoi bon ? (…) »

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