Il reste la poussière, de Sandrine Collette

Pour son quatrième roman, Sandrine Collette est époustouflante dans un huis clos en pleine cambrousse de Patagonie. Un roman familial noir, intense et qui assèche la gorge.

Le roman s’ouvre sur une scène terrible, où nous rencontrons Rafael, le plus jeune des quatre garçons de « la mère », alors âgé de 4 ans, poursuivi comme chaque jour par ses grands frères, qui lancent des paris, à qui le choppera au passage du haut de son cheval, pour l’emmener valdinguer dans la poussière.
Progressivement, nous intégrons « l’estancia », la ferme familiale, située en plein vent au cœur de la steppe. A tour de rôle, ils prennent la parole, la mère, les jumeaux Mauro et Joaquin, Rafael, Steban aussi parfois, celui qui ne parle presque pas, celui qu’on appelle « le débile », celui qui n’en pense pas moins pourtant.

« L’instant d’après il crache par terre. Comme il a dit : pour aller où ?
La mère est son avenir, l’estancia sa destinée et son tombeau. Il ne veut ni réfléchir ni répondre. Cela abimerait trop de choses. Seul le bétail est important, et le travail de chaque instant, l’infinie répétition, lassante et rassurante, et même le galop des chevaux se ressemble de jour en jour, et le souffle des bêtes, et la lumière de l’aube sur la plaine. Envisagée ainsi, la vie n’a pas lieu de changer. elle peut durer le temps de l’humanité, le temps de l’univers et des certitudes. Surtout ne pas se poser la question de Steban. Derrière, il y a le poison. »

Le père était alcoolique, il a disparu. La mère a repris la main sur la ferme, sur les élevages, sur les fils, sur l’alcool. La mère, celle que l’on ne nomme pas, qui règne avec une main de fer, régente tout, et coupe ses fils du monde, insidieusement. Le départ précipité de l’un d’eux, perdu au jeu, marquera un tournant critique dans la vie de la ferme.

« Parfois elle se dit qu’elle aurait dû les noyer à la naissance, comme on le réserve aux chatons dont on ne veut pas ; mais voilà, il faut le faire tout de suite. Après, c’est trop tard. Ce n’est pas qu’on s’attache : il n’est plus temps, c’est tout. Après, ils vous regardent. Ils ont les yeux ouverts. Et vraiment la mère y a pensé, mais elle a manqué le coche. »

Le grand talent de Sandrine Collette, je l’ai dit à plusieurs reprises, réside dans sa capacité à parfaitement poser une ambiance, en quelques mots. Nous ne sommes pas dans un roman à multiples rebondissements, les amateurs de thrillers ou romans policiers pourraient d’ailleurs être échaudés par le manque d’action. Nous sommes dans du roman noir pur jus, où la description est reine, mais pas contemplative non plus, au contraire, davantage dans un genre de représentation active. Nous sommes hors du temps, nous pourrions aussi bien nous situer au début du vingtième siècle qu’à notre époque. Il y a une certaine lenteur et en même temps le temps passe, les enfants grandissent, et plusieurs éléments viennent perturber le quotidien.

« À six ans, ils étaient devenus les hommes de la maison et jouaient leur rôle avec application. Autour d’eux, les bergers respectaient leurs efforts en silence. Aucun d’eux ne leur dit ce que tout le monde continuait à répéter à San León : que la mère ne durerait pas longtemps à elle seule, et que les terres seraient bientôt à vendre. »

En quelques phrases, nous plongeons dans ce western familial sans détour possible. Sandrine Collette aborde la rudesse sous toutes les coutures, comme poussée à son paroxysme, entre la raideur du milieu agricole, les exigences physiques du métier, le climat hostile et la brutalité des rapports, l’amertume ravalée, la haine, la jalousie, la méconnaissance, la peur finalement, de l’autre, que les choses leur échappe, propageant la terreur par ricochet. Et son autre tour de force est justement là, en donnant de l’humanité à la violence, comme une conséquence de la vie, elle la rend ainsi encore plus glaçante et menaçante. Elle en décrit les silences, les coups, les non-dits, le vide. Les grands espaces côtoient la folie, l’innocence est confrontée à la violence ambiante, avec au loin la steppe à perte de vue, la poussière qui gifle et gratte les yeux.

J’avais adoré Des nœuds d’acier, bien aimé Six fourmis blanches, et apprécié Un vent de cendres en les trouvant quand même un poil en dessous, et là, sacrée claque, mon préféré avec Des nœuds d’acier. Vivement le prochain ! Quand à toi lecteur, si tu n’as jamais tenté l’expérience Sandrine Collette, il va sans dire que celui-ci peut être une excellente entrée en matière ! …

« Alors Rafael sera comme ces aigles solitaires qui ne s’attachent jamais, indifférents à l’isolement, cachés dans leurs nids inaccessibles. De ces bêtes sauvages qui rampent dans les marais en évitant leurs congénères, regagnant leur tanière avec pour tout compagnon une proie arrachée à l’eau ou à la terre. Ni ses sept ans ni le cheval n’ont réparé la distance qui le sépare des trois autres fils. Il n’est pas le quatrième de cette famille-là : de ce jour, il comprend que rien n’y fera. »

Il reste la poussière / Sandrine Collette. Denoël (Sueurs froides), 2016

Laisser un commentaire