Réparer les vivants – de Maylis de Kérangal (Verticales)

Simon Limbres a 19 ans. Il rentre au petit matin d’une séance de surf avec deux potes, la dernière qu’il connaîtra, car l’accident les cueille sur la route et il sera bientôt déclaré en état de mort cérébrale.

« A deux cents mètres du rivage, la mer n’est plus qu’une tension ondulatoire, elle se creuse et se bombe, soulevée comme un drap lancé sur un sommier. »

Au fil des chapitres, le cadrage change, et les protagonistes entrent en scène les uns après les autres, dans ce balai à la fois dramatique et plein d’espoir.

Alors ce n’est bien sûr pas un roman hyper joyeux, mais Maylis de Kérangal n’étale pas la douleur, elle la cueille à froid, et reste en retrait, observe, détaille, prend la mesure. Avec une écriture précise, d’une précision presque chirurgicale même pourrait-on dire, elle décrit le processus de prise en charge du patient, le guidage des familles projetées violemment dans un brouillard de douleur tout en devant faire face malgré tout à un nombre de décisions concrètes et urgentes. On assiste au patient qui devient corps, le passage du soin à l’après, quand il n’y a plus rien à faire, ou presque, car le corps peut encore sauver des vies. Et cela toujours avec humanité et respect, pudeur et discrétion.

C’est un roman profondément intense qui ne laisse pas indemne, et surtout, c’est un texte nécessaire, qui replace le don d’organes dans sa réalité et sa sensibilité.

Les longues phrases mêlent le réalisme brut à une écriture qui fait surgir des images et des sons, et l’on comprend l’évidence d’en faire un film. Je ne m’attendais pas à être si touchée par ce roman, et j’ai été prise au dépourvu avec presque le souffle coupé alors que je pensais savoir quoi y trouver. Prochaine étape, le visionnage du film.

« Sans doute dut-il croire que l’écho de la mer à l’étroit dans la danse brouillait son écoute, sans doute dut-il confondre la friture sur les ondes, et la bave, la morve, les larmes tandis qu’elle se mordait le dos de la main, tétanisée par l’horreur que lui inspirait brusquement cette voix tant aimée, familière comme seule une voix sait l’être mais devenue soudain étrangère, abominablement étrangère, puisque surgie d’un espace-temps où l’accident de Simon n’avait jamais eu lieu, un monde intact situé à des années-lumière de ce café vide ; et elle dissonait maintenant, cette voix, elle désorchestrait le monde, elle lui déchirait le cerveau : c’était la voix de la vie d’avant. »

Réparer les vivants / Maylis de Kérangal. Verticales, 2014
Existe en poche chez Folio

Lu dans le cadre d’une lecture commune avec La Critiquante. En mars, place à L’Ombre du vent de Carlos Ruiz Zafon.

 

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