Simone au travail – David Turgeon (Le Quartanier)

Etonnant roman fait d’art, d’énigmes et de multiples possibilités.

« Le dessin, c’est une affaire d’oeil. Il faut tenir sa cible, et viser juste. Et puis, c’est connu, les tueurs aussi s’exercent d’abord sur le papier. »

Par la galerie d’art d’Alban Wouters, nous entrons dans la vie d’une poignée de personnages, tous plus ou moins à un moment de flottement de leurs vies, qu’il s’agisse de la fin d’une exposition, d’un temps de pause entre deux affaires, d’un amour flottant. David Turgeon investit ce temps d’attente, par lequel des relations vont se nouer, des dés se jeter.

Par une voix off qui nous rend témoin ce qui se trame et se joue, nous rencontrons ainsi Simone, artiste spécialisée dans le dessin de nu érotique, et sa tendance à s’éprendre de ses modèles, Fabrice Mansaré, énigmatique acquéreur, Charles Rose le curieux et foudroyant intéressé, Faya la oisive qui cherche et s’accroche, Pierre-Luc coincé dans sa réserve, Célestine, L’Ours et quelques autres.

Avec beaucoup de style et de doigté, David Turgeon sème ses informations avec parcimonie et minutie, des détails qui changent l’angle de vue de l’histoire, lui font prendre une autre dimension, de la hauteur, voire la retourne. Le suspense se tend, discrètement et solidement, au fur et à mesure que l’affaire du diamant du Port-Merveille se dessine et que les personnages se dévoilent.

« Il y a deux types d’angoisse, affirmait Simone à Charles Rose, il y a une angoisse liée au vide et une angoisse liée au trop-plein. »

Nous sommes dans un roman d’atmosphère et d’énigme, à la fois dans la contemplation et dans l’action. Ce n’est pas un roman à picorer de temps à autre, c’est un texte qui demande l’exclusivité, qui se lit d’un trait pourvu qu’on se laisse porter et que l’on accepte de lâcher prise. C’est très bien mené et inattendu, déroutant  et encore une fois étonnant.

« Et Simone passe ses journées en peignoir devant son foyer qui ard. Que voulez-vous qu’elle fasse d’autre, maintenant qu’elle s’est débarrassée de Faya ? Elle sort parfois chercher du bois, alimente son feu ; et ne croyez pas qu’elle se tourmente, elle est tout à fait heureuse.
Le savez-vous, il arrive que l’on rencontre quelqu’un, une personne humaine, et que ce spécimen humain à priori semblable aux autres de son espèce bousille à ce point notre boussole interne, si vous m’accordez cette métaphore, c’est celle qui me vient en tête, que le nord de cette boussole donc avoue enfin qu’il était dans le faux depuis le début, et qu’il fallait plutôt regarder du côté sud, enfin ce qui tenait lieu de sud mais qui en réalité était le nord, qu’en tout cas le magnétisme des pôles bascule de façon irréversible, et quand bien même ce serait irréversible, nous n’avons rien contre l’irréversible, pour autant qu’il nous laisse une part d’improvisation, parce que c’est l’improvisation qui nous fait choisir de lâcher prise, de donner cours à l’irréversible, de s’y adonner dans l’euphorie, d’y baigner ivre hurlant y en a marre, d’accepter avant le reste du monde cette irréversible affectation magnétique, le sud plutôt que le nord, le nord terré au sud, le monde y renversé, non pas renversé mais retrouvant son axe, le sud et le nord soudain confondus, tous deux carapatés aux tropiques pour ce qu’on en sait, les anciens pôles gagnés par l’anonymat, pauvres pavés de glace ou de ce qu’il en reste, supposez que la rencontre d’une personne vous fasse cet effet, cela arrive, je ne vais même pas essayer de déployer l’arsenal de vraisemblance nécessaire à l’entendement de cette éventualité, supposez seulement qu’un jour la rencontre d’une personne humaine vous convainque que le sud et au nord et inversement. »

Je vous propose ci-dessus le même extrait lu à voix haute, car certains textes donnent envie d’être dits en plus d’être lus, en espérant que ça puisse vous convaincre un peu plus…

Simone au travail
David Turgeon
Le Quartanier
2018
288 pages

Un grand merci à Léa et son #picaboriverbookclub (si vous cherchez des idées en littérature américaine, foncez-y) pour cette lecture. L’occasion de découvrir les appétissantes éditions canadiennes Le Quartanier, représentées en France par l’agence Trames.

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