Vies arides, de Graciliano Ramos

Dans l’arrière-pays brésilien que l’on nomme Sertao, une famille de fermiers sillonne les routes en quête d’un emploi, d’un toit, de quoi se remplir le ventre. La tâche est ardue, la région est semi-aride et la sécheresse est inépuisable. Les récoltes sont maigres, le bétail s’écroule, le travail se fait rare. Ce n’est pas la première fois que Fabiano, son épouse Sinha Vitoria et leurs deux fils doivent chercher là où l’herbe est plus verte, ça ressemblerait presque à un éternel recommencement, l’accumulation de la fatigue en plus. Cette fois encore, le voyage est périlleux, à pied sans une once d’ombre, les enfants à bout de bras, les bagages là où ils tiennent, et le chien qui selon l’humeur ouvre ou ferme la marche.

Une ferme abandonnée leur redonne espoir, ouvre de nouvelles perspectives. Le propriétaire réapparaît cependant, fait mine de bonne figure et accepte de les embaucher comme vachers, mais bien vite les dettes s’accumulent, les sols sont toujours aussi secs et la spirale recommence, ne laissant entrevoir qu’un nouveau départ, un de plus.

« Immobile, patiente, Baleine regardait les braises et attendait que la famille aille se coucher. Le bruit que faisait Fabiano l’importunait. Dans la caatinga, lorsqu’il poursuivait un bœuf, il s’époumonait. C’était normal. Mais là, à côté du feu, pourquoi tant crier ? Fabiano se fatiguait inutilement. Baleine en avait assez, elle s’assoupissait sans pouvoir dormir. Il fallait que sinha Vitoria enlève les charbons et la cendre, balaye le sol et aille se coucher avec Fabiano sur le lit de rondins. Les enfants se coucheraient sur la natte, sous l’étagère, dans la salle. Elle avait envie d’être tranquille. Elle passait toute la journée à guetter le moindre de leurs gestes, essayant de deviner des choses incompréhensibles. Maintenant elle avait besoin de dormir, de se débarrasser de ses puces et de cet état d’alerte auquel on l’avait habituée. Quand le sol aurait été balayé, elle se faufilerait entre les pierres, se roulerait en boule et s’endormirait bien au chaud, dans l’odeur des chèvres mouillées et au milieu des bruits inconnus, comme le clapotis des gouttières, le chant des crapauds, la rumeur de la crue. Des petites bêtes libres, indomptées, viendraient lui rendre visite. »

Graciliano Ramos a initialement rédigé une nouvelle, puis d’autres ont suivi, se sont ajoutées, ont formé un tout et donné un roman. Avec des phrases courtes qui semblent aussi sèches que le climat, il dresse le portrait de ceux qui n’ont rien et qui peinent à éprouver autre chose que de la résignation, ceux dont la condition est tellement ancrée qu’ils n’en connaitront sans doute pas d’autre, ceux qui n’osent pas rêver tellement tout leur semble inatteignable. Le manque d’instruction et les rapports dominants / dominés qui leur sont imposés avec tant d’évidence rend l’espoir presque vain. Un soupçon de révolte jaillit parfois, voisinant surtout le sentiment d’injustice, mais la force manque, l’impuissance est reine, la survie est permanente et mobilise toute leur énergie.

La chaleur dans l’air est écrasante, les sentiments asséchés eux aussi, leur expression réduite au néant, tout est tristesse et misère. Le trait de Gracialiano Ramos est on ne peut plus réaliste, les chapitres ciblent tout à tour chacun des protagonistes, leurs pensées, des représentations de l’introspection qui donnent un caractère contemplatif au roman.

Après cette saison passée avec la famille de Fabiano, nous ne pouvons qu’être admiratif devant une telle détermination, car il en faut sacrément pour continuer dans de telles conditions, recommencer, inlassablement, ne pas couler, ne pas se laisser tenter.

Vies arides / Graciliano Ramos. Chandeigne, 2014

Lu dans le cadre de La Voie des indés, en partenariat avec Libfly et les éditions Chandeigne.

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