Cent ans de solitude – Gabriel Garcia-Marquez

Direction l’Amérique latine ce mois-ci pour le retour aux classiques toujours joyeusement impulsé par Moka et Fanny. L’occasion était trop belle pour ne pas ressortir ce titre qui m’a été offert il y a bien dix ans, ouvert à plusieurs reprises sans pour autant réussir à franchir la cinquantième page. Si la rencontre s’est laissée désirer jusqu’à présent, ce n’était que pour mieux l’apprécier car le rendez-vous a été, cette fois, plus que réussi.

« Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l’emmena faire connaissance avec la glace. Macondo était alors un village d’une vingtaine de maison en glaise et en roseaux, construites au bord d’une rivière dont les eaux diaphanes roulaient sur un lit de pierres polies, blanches, énormes comme des oeufs préhistoriques. Le monde était si récent que beaucoup de choses n’avaient pas encore de nom et pour les mentionner, il fallait les montrer du doigt. »

Cent ans de solitude, récit monumental élaboré en dix-huit mois à Mexico dans lequel Gabriel Garcia-Marquez dresse la destinée incroyable de la famille Buendia sur sept générations. Tout se passe à Macondo, village imaginaire niché dans un coin d’Amérique latine, fondé de toutes pièces par le couple José Arcadio Buendia et Ursula Iguarán et une poignée de familles. Sur près de 400 pages, nous assistons à sa fondation, sa grandeur et sa décadence, au fil des générations qui s’emboîtent, des descendances qui se recoupent. A ce stade il est de bon ton de commencer à former un arbre généalogique, car les José, Arcadio, Aureliano, Remedios, Amaranta se multiplient et les fils peuvent un chouïa s’emmêler. 

« Il n’y avait, dans le coeur d’un Buendia, nul mystère qu’elle ne pût pénétrer, dans la mesure où un siècle de cartes et d’expérience lui avait appris que l’histoire de la famille n’était qu’un engrenage d’inévitables répétitions, une roue tournante qui aurait continué à faire des tours jusqu’à l’éternité, n’eût été l’usure progressive et irrémédiable de son axe. »

Cent ans de solitude tient à la fois de la fresque, de l’épopée et du conte. Il est difficile de résumer un tel roman, si dense. Un couple qui frise avec la consanguinité, une malédiction mystérieuse, un village isolé, des découvertes scientifiques, des inventions extraordinaires, des parties de jambes en l’air, l’inceste jamais loin, une certaine solitude forcément, un brin de surnaturel et beaucoup de tempérament. C’est foisonnant comme une jungle, il faut se laisser porter, accepter de s’y perdre, attraper une liane qui conduira à un nouvel embranchement.

« Il lui avait fallu déclencher trente-deux guerres, il lui avait fallu violer tous ses pactes avec la mort, et se vautrer comme un porc dans le fumier de la gloire, pour découvrir avec près de quarante ans de retard tous les privilèges de la simplicité. »

Macondo réunit à son échelle l’histoire de son auteur et une partie de celle de la Colombie entre le dix-neuvième et le vingtième siècle, avec ses anecdotes, coutumes, conflits, guerres civiles et massacres. L’écriture est fascinante, avec un ton qui peut être incisif, un sens de la formule réjouissant et un certain humour. La saveur doit certes être bien moindre comparée à la langue originale mais le travail de traduction est remarquable (et a dû valoir quelques suées).

« Aureliano le Second, tout honteux, simula un collapsus dû à la colère, se déclara incompris et outragé, et cessa de lui rendre visite. Petra Cotes, sans se départir un seul instant de sa superbe assurance de fauve au repos, prêta l’oreille à la musique et aux pétarades de la noce, à l’effréné tohu-bohu des réjouissances publiques, comme si tout cela n’avait été qu’une nouvelle frasque d’Aureliano le Second. »

Vous l’aurez compris, même s’il m’aura fallu le temps, je suis désormais absolument conquise. Moi qui pensait être allergique au réalisme magique (allez savoir pourquoi, en fait je crois que je n’avais pas bien saisi le concept), je suis prête à remettre le couvert et creuser la question. Pour l’heure, Gabriel Garcia Marquez reste à mes côtés, avec la relecture de son recueil de nouvelles L’Incroyable et Triste Histoire de la candide Erendira et de sa grand-mère diabolique (déjà ce titre ♥)

Un jour que le père Nicanor s’en vint le voir sous son châtaignier avec un damier et une boîte de jetons pour le convier à jouer aux dames avec lui, José Arcadio Buendia ne voulut point accepter car, lui dit-il, jamais il n’avait pu comprendre quel sens pouvait revêtir un combat entre deux adversaires d’accord sur les mêmes principes. Le père Nicanor, qui n’avait jamais envisagé le jeu de dames sous cet angle, perdit toute envie d’y rejouer.

Cent ans de solitude
Gabriel Garcia-Marquez
Traduit par Claude et Carmen Durand
Seuil
1968
390 pages
paru en poche chez Points

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Prochain rdv fin septembre autour du thème de l’amitié…
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5 commentaires sur “Cent ans de solitude – Gabriel Garcia-Marquez”

  1. J’ai eu du mal à y entrer, moi aussi. J’ai un peu tiré la langue parfois, à cause de certaines longueurs. Je me suis retourné le cerveau pour remettre de l’ordre dans cet arbre généalogique improbable, aussi enchevêtrè que devaient l’être les forêts entourant Macundo. J’ai souri à l’absurdité du genre humain, comme si elle était une blague. J’ai même trouvé de la beauté dans la lâcheté. Mais, bon sang que c’était long! A lire absolument sans coupures trop longues ou trop nombreuses, sous peine de décrochage (toujours ce foutu arbre dans lequel les singes qui se trémoussent portent tous le même noms).

    1. Oui, je me disais qu’il était peut-être trop récent pour être un classique, mais en réfléchissant, nous avons déjà chroniqué des romans assez « récents » aussi. En tout cas je suis contente de l’avoir enfin terminé

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