Les corps brisés – de Elsa Marpeau (Gallimard)

La vitesse l’a toujours animée Sarah, fondre son corps dans les voitures de course pour vibrer avec le bitume, déjouer le temps, dépasser les limites. Elle a très tôt décidé d’en faire sa vie, puis son métier, faisant petit à petit sa place dans ce monde très masculin.

Sarah vit son corps au rythme de sa passion, ne s’en soucie guère, jusqu’à l’accident qui la conduit dans le coma puis dans un fauteuil roulant. La douche froide. Passage obligé dans un centre de rééducation où elle va devoir réapprendre à faire corps avec elle-même, dompter ce qui ne la suit plus, et finalement se redécouvrir personnellement en profondeur.

« Sarah se demande ce que signifie une « ambiance chouette » quand on a tout perdu, jusqu’à l’usage de ses membres ou la faculté d’aller chier tout seul. »

Mais des rumeurs rôdent dans l’établissement et certains membres de l’équipe soignants semblent étranges. D’autant que la disparition soudaine de sa voisine de chambre ne semble émouvoir personne. Coincée à la fois dans son corps, dans son fauteuil et en pleine montagne, coupée du monde, sans proches ni téléphone, l’avenir immédiat s’annonce rude pour Sarah qui a bien du mal à faire la part des choses entre son imagination, la dépression latente, le sentiment de claustrophobie qui l’enserre et la folie qui semble faire son nid.

Elsa Marpeau signe un polar tendu, à la fois très social et glaçant. L’angoisse est double, celle de ce corps qui ne répond plus comme elle le voudrait, et celle du climat étrange planant sur le centre, jusqu’à ce que tout s’accélère, que le mystère se lève et le danger deviennent brûlant.

L’auteure s’inspire ici de l’affaire des torturées d’Appoigny survenue dans l’Yonne dans les années 80.  Ne connaissant pas les faits, la surprise a été totale pour moi. Mais quand bien même, Elsa Marpeau a modifié des paramètres, et elle saisit le handicap dans toute sa contrainte et son dépassement pour reformuler l’histoire.

L’écriture de Elsa Marpeau est précise. Elle s’applique à décrire scrupuleusement les sensations de son personnage, ce qui implique une certaine lenteur, et qui pourtant vous happe sans détour. C’est une violence latente, une noirceur qui s’éparpille, prend place comme un brouillard, vous entoure progressivement pour vous saisir d’un coup. L’étau se resserre et le suspense grimpe de façon grinçante et vous vous rendez soudainement compte que vous êtes cerné.

C’est un roman fort et très instructif sur le handicap, et un roman psychologique avec une tension glissant sur le terrain du thriller pour le bonheur de vos nerfs. C’est aussi ma première rencontre littéraire avec Elsa Marpeau, qui débouchera sans doute très prochainement sur ces précédents romans

Les corps brisés / Elsa Marpeau. Gallimard (Série noire), 2017

Merci à Gallimard, à Babelio et son édition Masse Critique pour cette saisissante découverte.

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