Dans le désordre – de Marion Brunet

Marion Brunet signe un roman très fort sur ceux qui tentent un autre monde et militent dans ce sens en s’y jetant à corps perdu.

Le roman s’ouvre sur une fin de manif un peu musclée, avec des cordons de sécurité serrés, les forces de l’ordre sur les dents, des flopées de manifestants qui à la fois résistent et s’éparpillent. C’est aussi là que se croisent Basile et Jeanne qui vont apprendre à se connaître au sein de la bande pour ne bientôt plus se lâcher ou presque. Le groupe qu’ils sont en train de former pose des jalons pour une autre société. A leur niveau, ils questionnent leur monde et refusent l’avenir qu’on leur soumet en tentant de définir à leur échelle d’autres possibles. Avec maladresse parfois, hargne toujours, ils tâtonnent, grattent, et cherchent à redonner un sens aux notions de logement, études, travail, alimentation, vie en société, solidarité.

« Vivre en meute, avec les copains. Aucun d’entre eux n’a été préparé à ça : élevés dans le respect de la propriété, dans la peur des lois, dans l’idée que passer de seul à plusieurs c’est fonder une famille. Payer son loyer, travailler. Et pourtant, Jeanne le sent : elle est prête depuis longtemps, elle n’attendait que ça. Ils n’attendaient que ça. »

Au fil des pages, on fait connaissance avec les sept membres du groupe, amis d’enfance ou tout juste rencontrés, figures de vieux bricards du militantisme, habitués des manifs ou étudiants aux regards neufs qui s’interrogent. Marion Brunet est très fine dans son approche. Elle tisse les interactions les uns aux autres, avec leur famille, avec la société, leurs profs, leurs patrons. Elle pointe les contradictions, avec beaucoup de nuance, de justesse, de sensibilité. Elle n’idéalise pas, ne juge pas. Elle donne corps à ceux que l’on considère trop souvent comme les petits rebelles de service alors qu’ils sont souvent bien plus que ça, avec des convictions fortes, de solides références.

« Eux, les autres. Comme une nouvelle frontière impénétrable. Ils éprouvent la marge avec une certaine jubilation, mêlée à du regret. Marc dirait sans doute : Les barricades n’ont que deux côtés, mais Marc manque de nuances. Sa rage est pure, totale, en accord avec ses idées, et celui qui ne pense pas comme lui devient vite un ennemi de classe, un ennemi à combattre, un collabo. C’est ce qui lui donne de la force.
Jeanne, elle, se sent parfois coupée en deux, entre les convictions qui l’animent, l’exaltent – et le doute, porteur d’immobilisme. »

Dans le désordre c’est un roman coup de poing sur les premiers émois, amoureux, politiques, sur l’affirmation de sa prise de conscience.

C’est aussi un bel hommage aux marges, rendant avec grâce son visage humain, avec des mots très fins sur la volonté de tenter autre chose, les questions de liberté, la volonté et les actes dans cette construction d’un nouveau monde, la place de la violence aussi.

C’est un roman intense, dans l’action, dans les perceptions, dans les rapports. Il fait corps avec l’actualité et donne enfin un visage réel à ceux que l’on pointe trop souvent lorsqu’il y a du grabuge dans les rues. Ne nous trompons pas de cible.

Pour avoir côtoyé de près ce milieu, et avec encore pas mal de liens avec, le réalisme est sidérant, tant dans les scènes que dans les personnages. Une histoire très forte, dans laquelle j’ai reconnu de nombreux visages.

C’est aussi ma première rencontre avec Marion Brunet, que je vais m’empresser de découvrir davantage. Pour l’heure, faites-moi plaisir, lisez-le et on en reparle.

A offrir à vos ados, pour qu’ils prennent conscience de la diversité du monde, des nuances, des choix. Et à lire tout court, car Marion Brunet c’est une expérience de lecture. Depuis 10 ans, Exprim’ donne à lire à tous les curieux, ados et adultes. Lisez à ce propos la passionnante interview de Tibo Bérard, créateur de la collection.

« Alignés contre le mur, dans ce nouveau jour d’été qui pointe, ils savent qu’autre chose est possible, une existence qui ne soit ni survie ni plainte mais cri vivace, puissance de leur rage et de leur amour. Une vie différente. Mais ça a un prix, comme tout le reste. Ça va les suivre jusqu’aux cheveux blancs, les accompagner jusqu’à la mort. Même s’ils oublient en chemin, ça ne disparaîtra pas. Ils sont une poignée – des milliers. »

Dans le désordre / Marion Brunet. Sarbacane (Exprim), 2016

Un grand merci à Libfly et sa Voie des indés, et aux éditions Sarbacane pour cette intense séquence nostalgie !

               

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