Les cerfs-volants – Romain Gary

Ce retour aux classiques est désormais presque devenu une habitude avec ce rendez-vous mensuel impulsé par Moka et Fanny depuis bientôt un an. Ce mois-ci, l’idée était de se tourner vers ces romans ou auteurs qui ont plutôt l’habitude de nous hérisser le poil, à titre perso, ou vers lesquels nous ne nous tournons jamais à cause d’un dégoût franchement marqué, ou de la possible illusion de ne pas y trouver son compte. Pour ma part j’ai immédiatement pensé à Alexandre Dumas père, mais n’ayant ni le temps, ni l’envie, ni le courage de m’y frotter, j’ai préféré redonner sa chance à Romain Gary, découvert il y a quelques années avec La promesse de l’aube, devant lequel je suis restée dans l’expectative, avec une furieuse envie de secouer l’auteur. Deuxième essai donc avec le dernier roman de l’écrivain avant qu’il ne mette fin à ses jours en 1980. 

Les cerfs-volants retrace l’histoire d’un jeune garçon à la mémoire extraordinaire, Ludo, que l’on va suivre depuis ses dix ans dans un coin de Normandie, où il vit avec son oncle Ambroise Fleury, « facteur timbré » qui passe pour le doux-dingue du coin avec ses cerfs-volants qu’il confectionne avec passion et minutie, jusqu’à la fin de la guerre quinze ans plus tard.

La vie de Ludo change d’angle lorsqu’il rencontre furtivement Lila Bronicka, jeune aristocrate polonaise en vacances dans la région, qui fait immédiatement vaciller son coeur. Le môme, dans sa pleine innocence, va l’attendre, encore et encore, la retrouver, attendre encore, opérer ses choix en fonction d’elle, s’armer de patience et attendre encore et toujours, que la considération de Lila pour lui s’adoucisse, voire se mue en amour avec autant de passion.

« Je la consolais. Rien ne me faisait plus plaisir que ces moments du désespoir qui me permettaient de la prendre dans mes bras, d’effleurer ses seins de ma main et ses lèvres des miennes, et puis un jour vint où, perdant la tête, laissant aller mes lèvres à leur folle inspiration et sans rencontrer de résistance, j’entendis une voix de Lila que je ne connaissais pas, celle qu’aucun génie vocal ne peut surpasser ; je demeurais agenouillé, cependant que la voix me grisait et m’emportait au-delà de tout ce que j’avais jusque-là connu dans la vie du bonheur et de moi-même. Le cri monta si haut que je me suis senti, moi qui ne fus jamais un croyant jusqu’à cet instant, comme si je venais de rendre enfin à Dieu ce qui Lui était dû. Elle demeura ensuite inerte sur sa couche de fleurs, les deux mains oubliées sur ma tête. »

Frottement des classes sociales, jalousies et convoitises se dessinent au départ, lorsque la vie est encore légère, avant que la seconde guerre ne prenne place, et que les destins ne se dessinent autrement.

« Tu sais parfois le meilleur moyen d’oublier quelqu’un c’est de le revoir. »

Romain Gary dépeint les années 30-40 avec justesse et humanité, s’attachant à des valeurs fortes telles que la fraternité, la sagesse, l’espoir, la tolérance. Nous retrouvons son incorrigible romantisme, mais aussi un idéalisme à toute épreuve, qu’il orne de poésie, de pointes philosophiques et d’humour. 

« Rien ne vaut la peine d’être vécu qui n’est pas d’abord une oeuvre d’imagination, ou alors la mer ne serait plus que de l’eau salée… Tiens, moi, par exemple, depuis cinquante ans, je n’ai jamais cessé d’inventer ma femme. Je ne l’ai même pas laissée vieillir. Elle doit être bourrée de défauts que j’ai transformés en qualités. Et moi, je suis à ses yeux un homme extraordinaire. Elle n’a jamais cessé de m’inventer, elle aussi. En cinquante ans de vie commune, on apprend vraiment à ne pas se voir, à s’inventer et à se réinventer à chaque jour qui passe. Bien sûr, il faut toujours prendre les choses telles qu’elles sont. Mais c’est pour mieux leur tordre le cou. La civilisation n’est d’ailleurs qu’une façon continue de tordre le cou aux choses telles qu’elles sont… »

Alors bilan de la manoeuvre, j’y allais un peu reculons, et j’ai rapidement furieusement eu envie de secouer le Ludo (décidément) mais j’ai finalement plutôt apprécié ce roman, le style de l’auteur, un certain franc-parler, des personnages bien campés aux tempéraments trempés, des ambivalences bien amenées.

« Ce qu’il y a d’affreux dans le nazisme, dit-on, c’est son côté inhumain. Oui. Mais il faut bien se rendre à l’évidence : ce côté inhumain fait partie de l’humain. Tant qu’on ne reconnaîtra pas que l’inhumanité est chose humaine, on restera dans le mensonge pieux. »

Autant dire que j’ai bien fait d’y retourner donc, et j’effleure même le projet – c’est dire – de rempiler encore une fois (pas trop tôt non plus, n’exagérons rien), pour prolonger la découverte de cet auteur qui a tendance, semble-t-il à un peu diviser les foules. A suivre donc.

Les prix étaient salés. Le ministre Anatole de Monzie lui avait dit un jour :
– Mon cher Marcellin, on déguste vos plats, et c’est de l’érotisme ; on regarde vos prix, et c’est de la pornographie.

Les cerfs-volants
Romain Gary
Gallimard (Folio)
1980
368 pages

Retrouvez les autres rdv autour des possibles flops par ici.
Prochain rdv fin avril autour du voyage…
Si vous souhaitez en savoir plus, voire même rejoindre (régulièrement ou ponctuellement) l’équipée, c’est par là.

 

 

9 commentaires sur “Les cerfs-volants – Romain Gary”

  1. Ahahha Décidément… On a presque le même parcours avec cet auteur sauf que moi c’est La vie devant soi qui m’était tombé des mains ! Je pensais d’ailleurs le relire mais je n’ai pas eu le temps.

    Donc.. Fin de la guerre entre toi et lui alors ?

  2. Contente que ce retour vers Gary ce soit avéré concluant. (Et il se pourrait qu’à quelques lettres près, ce commentaire puisse être le tien sous ma chronique dominicale…)

  3. J’adore la dernière citation
    Je n’ai lu que La Promesse de l’aube mais c’était un coup de coeur. Tout ce que tu dis de ce roman (que je ne connaissais pas) me donne très envie de le découvrir aussi. Cette nouvelle tentative semble concluante, même si tu aimerais bien secouer les personnages principaux de Gary ! La troisième sera peut-être définitivement la bonne ?

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