Lettres du mauvais temps – Jean-Patrick Manchette (correspondance 1977-1995)

Un recueil brillamment édité, qui donne à lire la vie et les avis de Manchette, depuis le sommet de sa gloire jusqu’à sa disparition au terme d’une lutte acharnée contre l’adversité.

Lettres du mauvais temps, un titre bien choisi, une couverture qui donne à voir ce personnage qu’était Jean-Patrick Manchette à travers un filtre bleu, tenant entre ses doigts ce que l’on devine être une de ces innombrables cigarettes qui l’ont toujours accompagné. L’objet-livre parle de lui-même.

D’emblée on prend contact avec un style, une écriture nette, précise, qui distribue des coups ou dépose des éloges à ceux qu’elle vise.

La première lettre nous présente un personnage de roman, iconoclaste, un travailleur acharné qui ne veut cependant pas céder un pouce aux sirènes de l’académisme.

Manchette était une espèce de chevalier blanc de la littérature, de ceux qui prennent leurs idées aux riches (l’élite intellectuelle) pour les redistribuer aux pauvres (les nombreux exclus des cercles universitaires).

Et les médias de ce casse culturel, ce furent le polar et toute une frange « mauvais-genre » de la pop-culture.

Quelques exemples de ce style au punch si particulier :

« Telle nana on croit que c’est le bonheur, aussi, et on se fait tuer pour ce bonheur, et ce n’était qu’une plaisanterie, comme Staline. »

« Ce que je voulais dire c’est que je suis tombé dans la psychanalyse parce que je ne voulais pas prendre de Valium, donc j’ai essayé une thérapie non chimique. Si cela ne donne pas de résultats, je me contenterai de renforcer mon alcoolisme, ce qui est plus joyeux que le Valiumisme. »

Sa philosophie de la production artistique, Manchette la tient de son engagement à l’extrême-gauche, auprès des situationnistes. Au delà des conceptions dogmatiques, dans ses lettre, celui qui est devenu une icône du néo-polar, nous livre ses secrets de fabrication, ses doutes et ses recherches. Il évoque son admiration pour certains de ses paires.

« Il me semble que ce qui fait la beauté de Hammet et de Chandler, c’est que leur privé est vertueux, quoique désespéré, « la vertu d’un monde sans vertu » ».

En cela le recueil fait mouche parce qu’il démontre une grande ouverture d’esprit, une curiosité gigantesque, elle nous donne à voir un bourreau de travail à l’œuvre.

Puis viennent les premières difficultés, l’enfermement, et toujours beaucoup de travail. L’occasion d’entretenir des amitiés épistolaires, avec des confrères du même milieu littéraire, ou certains qui œuvrent dans la littérature artistique au sens premier.

Ainsi les adresses se font régulièrement à Pierre Siniac au début, Jean Echenoz, puis à Philippe Labro et enfin à Ross Thomas.

Mais ponctuellement Manchette s’adresse à une foule d’autres écrivains à travers les plus de 200 lettres présentes dans le volume.

Cette correspondance est intéressante car elle constitue une espèce d’anthologie artistique des gloires du Polar des années 1980, ainsi qu’un recueil d’excellentes références cinématographiques et de la BD.

J’ai beaucoup aimé lire ce livre, parce qu’il est très bien édité, si bien que l’on croirait un vrai roman épistolaire. On suit ce type extraordinaire qu’était Jean-Patrick Manchette, dans la chronologie des 18 dernières années de sa vie comme si elles nous était contées. On est au plus près de lui pour voir se développer ses névroses, et on l’accompagne dans sa lutte contre un sort toujours plus acharné.

On ne peut qu’être admiratif devant sa combativité, sa rigueur et la forte acuité de son intelligence.

D’habitude je n’aime pas trop les notes de bas de page, mais, ici, il faut dire qu’elles ne sont vraiment pas excessives, et qu’elles sont toujours utiles pour contextualiser certains éléments.

La dernière lettre qui constitue l’épilogue du recueil est vraiment magnifique.

Si vous aimez les livres de Manchette foncez ! Si vous aimez les romans noirs en général, foncez ! Vous découvrirez un maître . Si vous n’aimez pas lire des correspondances, foncez quand-même, celle-ci est tellement passionnante et bien éditée que vous ne pourrez que vous réconcilier avec le genre.

Lettres du mauvais temps

(correspondance 1977-1995)

Jean-Patrick Manchette

Éditions de la Table Ronde

2020

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