Les larmes noires sur la terre – Sandrine Collette (Denoël)

Alors, comment dire. Sandrine Collette n’a pas franchement l’habitude de faire dans la dentelle. Ou plutôt si, mais pour vous emmener dans les recoins bien sombres que tissent les humains, la douleur sourde, la violence insidieuse, la rudesse qui laisse des traces.

Nous ne sommes pas dans du thriller coup de poing avec de l’action toutes les deux lignes. Ici nous sommes dans du roman noir pur jus, sans torture ni giclée de sang ou glauquerie de comptoir. Car Sandrine Collette a bien compris qu’il ne fallait pas aller chercher bien loin pour nous coller des sueurs froides, qu’il suffit de piocher dans le quotidien ordinaire qui peut déraper, franchement même. C’est aussi ça l’effrayant, l’humanité qu’elle décrit. Même ceux que l’on pourrait qualifier de monstres sont profondément humains. Nous ne sommes pas en présence de personnages dotés de capacités extraordinaires à tout surmonter, ou qui ont traversé mille drames auxquels nous n’aurions probablement pas survécu (genre Lucie Hennebelle chez Franck Thilliez, que j’apprécie aussi mais qui en fait des caisses quand même en matière de passif). Il n’y a pas de pathos, pas d’explosions spectaculaires. Juste l’humain. Un voisin, un mari, un patron, la société environnante.

Faut pas regretter. C’est sa grand-mère qui disait ça. Pas de regrets, pas de remords, puisque de toute façon c’est trop tard. Une fois que tu as cassé une barre en fer sur la gueule d’un type, tu vas pas aller t’excuser, hein, Moe. C’est pas que tu pourrais pas, remarque. Mais voilà, pour quoi faire ? Autant aller de l’avant. Regarder en arrière, écoute-moi bien : ça sert à rien.

Cette fois, avec Les larmes noires sur la terre, Sandrine Collette va encore plus loin avec un roman qui serre le bide à vous donner envie d’admirer le soleil. C’est aussi l’un des plus réussi, magnifiquement abouti, fougueux et pudique. 

Nous rencontrons donc Moe, une jeune femme qui a quitté son île pour suivre un homme en métropole. L’amour fou laisse rapidement place à un quotidien fait de reproches et de corvées sous le joug du mépris. Moe est une femme pleine de désirs, d’envies, d’optimisme. Lorsque l’enfant arrive, elle décide de partir pour lui offrir une autre vie, se reconstruire et tenter de retourner près des siens. Mais les cartes ne sont jamais en sa faveur et elle se retrouve en un claquement de doigts dans une casse aménagée pour ceux qui comme elles peinent à trouver leur place dans la société. Des emplacements numérotés, des carcasses de voitures pour logis, des règles douteuses. Une autre violence la cueille, encore plus abrupte, laissant peu de place à l’espoir. Elle y rencontre cinq autres femmes (et quelles femmes !), voisines de galère aux parcours tous plus cabossés les uns que les autres.

« Mais elle avec son petit, ce n’est pas ce monde-là qu’elle veut, tentaculaire et dévorant, où la seule façon de s’en sortir est de se battre bec et ongles pour gagner quoi, pas même un petit morceau de bonheur, juste la hargne pour survivre, boire, manger et mettre de l’essence dans la voiture, un combat stérile et épuisant, trouver une place de misère et la conserver coûte que coûte. »

Sandrine Collette glisse vers l’anticipation en imaginant une société future fortement inspirée de la nôtre, où le travail social ne serait qu’un exercice de tri des humains et de gestion des rebuts. Un postulat très clivant qui prend racine dans notre présent, notamment dans les portraits de vie des femmes de ce roman, bouleversants et édifiants. Des tableaux à la fois très durs et lumineux, par leur force, leur détermination, et cette empathie toujours présente. C’est toute la force de Sandrine Collette, ce don pour vous coller des suées tout en préservant l’humain, si sombre soit-il.

La lecture a été éprouvante et absorbante, encore un grand moment donc. Si vous n’avez pas encore lu cette auteure, je ne saurais trop vous recommander de vous pencher sur la question. Si celui-ci vous semble trop noir, commencez par Il reste la poussière, western familial fabuleux en Patagonie ou l’un de ses autres romans :
Des noeuds d’acier
Un vent de cendres
Six fourmis blanches

Sandrine Collette avait déjà imaginé ce décor dans Une brume si légère, une novella parue en 2014 dans la collection Les petits polars du Monde, adaptée ensuite sous forme de pièce radiophonique que vous pouvez écouter là.

Les larmes noires de la terre / Sandrine Collette. Denoël, 2017

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