Le rituel de rentrée littéraire est carnassier et même si celle-ci, avec ses 511 sorties, est un chouïa plus réduite qu’habituellement, la visibilité reste rude pour beaucoup. Voici donc une trentaine de titres qui sortent des sentiers battus, et à mon sens sortent du lot, en espérant que vous y puisiez quelques envies de lecture…
Auteur/autrice : Alice
[Rentrée littéraire 2020 ] La petite dernière – Fatima Daas (Noir sur blanc)
Premier roman coup de poing qui me réconcilierait presque avec l’autofiction ! Du tâtonnement d’une jeune fille qui se sent plus mec qu’autre chose, qui se sent aimer les femmes sans pour autant plier devant l’évidence, qui puise sa force dans l’islam qui pourtant ne tolère pas sa condition.
Le sel de tes yeux – Fanny Chiarello (Editions de l’Olivier)
Etre ado, se construire en tant qu’être à part entière, tenter d’affiner et d’affirmer ses sensibilités, c’est ce qu’explore si finement Fanny Chiarello, à travers le portrait de Sarah, qui ouvre les yeux sur son homosexualité dans une famille pour qui ça ne coule pas de source. Un très beau texte, touchant et juste.
[Rentrée littéraire 2020] Saturne – Sarah Chiche (Seuil)
Comment grandir dans l’ombre des disparus trop tôt, comment s’extraire de l’histoire familiale, ou comment accepter que le corps se mette en pause, le temps que la tête retrouve la force de le faire avancer. Sarah Chiche, psychologue clinicienne et psychanalyste, interroge les silences et les trop-dits.
Elégies de Duino, Sonnets à Orphée et autres poèmes – Rainer Maria Rilke
Prendre le temps de se plonger dans la poésie de Rilke, dans laquelle le poète couche sur le papier ses doutes et ses angoisses, interroge l’humanité, l’individualité, en quête d’un certain apaisement.
Bulle d’été – Florian Pigé (HonFei)
Avoir le temps de regarder le temps passer, le temps de s’émerveiller, des bestioles qui stagnent à la surface de l’eau, le temps d’imaginer, de flemmarder, de s’ennuyer. C’est ce qu’a saisi Florian Pigé dans son très bel album qui fait écho aux souvenirs d’enfance, comme une invitation discrète à se replonger dans ce temps hors du temps…
Le festin de Raccoon – Marianne Ratier (Marmaille et compagnie)
Un album multi-facettes qui vaut le détour. Une histoire d’abord, celle d’un raton-laveur dans le jardin, salivant sur le contenu du garde-manger de la maison une veille de grande fête. S’instaure ainsi un jeu de cherche et trouve avec notre ami Raccoon, subtilement planqué dans une double-page de mets alléchants […]
All mine ! – Zehra Hick (Two hoots books)
Tout carton pour se mettre à l’anglais avec une histoire toute simple même pour les moins téméraires, avec des phrases courtes, qui illustrations qui se suffisent presque à elles-même, et un côté cartoon très plaisant. L’histoire d’une souris qui trouvé un casse-croûte, et d’une mouette qui lui chipe au passage…
Le chien noir – Lucie Baratte (Editions du Typhon)
Lucie Baratte nous invite à entrer dans l’univers d’un Barbe bleue revisité, mêlant essences classiques et contemporaines, finesse littéraire, angoisse macabre oppressante et obsessionnelles. Le chien noir s’impose sans trembler dans la veine de la littérature gothique dans la pure tradition du genre, enveloppante et délicieusement flippante.
Le Maître et Marguerite – Mikhaïl Boulgakov
Dans Le Maître et Marguerite, Boulgakov revisite le mythe de Faust en faisant déambuler le Diable dans Moscou, sous les traits d’un Wolang prestidigitateur ès magie noire qui n’en finit pas de semer le trouble à travers la ville, avec dans son sillage ses acolytes démoniaques Koroviev, Azazel, ou Béhémot, un chat presque humain et tout aussi amateur de cognac. Leur venue renverse les codes, fait tomber les têtes, octroie à certains un petit séjour à l’hôpital psychiatrique, vide les caisses, enfumant tous ceux qu’y s’y frottent de près ou de loin. Un texte tourbillonnant, impressionnant et magnifique.
Koi ke bzzz ? Carson Ellis (Hélium)
Une merveille d’album autour d’une plante très en vogue dans le jardin de nos compères insectes, qui ne se lassent pas de s’y retrouver et d’y ajouter son grain de sel pour améliorer le confort. Un album aux sonorités à la fois singulières et familières, avec un langage « insectile » très bien trouvé. Vraiment une belle découverte !
Noir volcan – Cécile Coulon (Castor Astral)
La poésie de Cécile Coulon reflète les étapes, les rencontres, les lieux qui façonnent, la puissance des sentiments, avec cette langue saisissante qui dit si justement les choses sans en faire des caisses. C’est de la délicatesse qui a de la poigne. Comme dans ses romans en somme, mais on plus resserré, comme une photographie qui en dit long. Avec trois poèmes à écouter.
Une fête pour Boris – Thomas Bernhard (L’Arche)
Absurderie, culs-de-jatte et causticité dans une pièce qui vaut son pesant de cacahuètes. Une Bonne dame cul-de-jatte revêche, organise une fête d’anniversaire pour son tout récent époux, choisi à l’hospice. Les choses sont loin d’être simples entre changements d’avis intempestifs, insatisfaction permanente et humeur massacrante, et ce n’est certainement pas sa dame de compagnie qui dira le contraire, d’une patience absolue qui n’en pense pas moins. La fête sera millimétrée, battra son plein et tournera au vinaigre, avec des situations où tout est possible et où le grotesque flirte avec le sarcasme et le jubilatoire.
La trêve, chérie / Gosselin et Moutte (L’Employé du Moi)
Excellente BD qui commence comme un polar tendance tueur en série et tend progressivement vers l’environnemental avec un face à face entre l’homme et la nature original et très bien senti.
Vanda / Marion Brunet (Albin Michel)
Autant dire les choses comme elles sont. Vanda, c’est l’une des claques de ce déconfinement. La dernière à m’avoir fait autant tordu les boyaux à sa lecture est Sandrine Collette dans Les larmes noires sur la terre. Je reste fascinée et presque sans voix devant cette justesse sur la violence sociale et sociétale dont ces autrices font preuve, avec des mots à la fois directs et flamboyants, sans misérabilisme mais avec poigne, et où l’on entraperçoit même une certaine fierté. Quel talent de savoir restituer cette brutalité, et en même temps tout l’amour, bancal mais si fort.
La partition de Flintham / Barbara Baldi (Ici-même)
Plongez dans cette impressionnante BD aux très belles planches aux allures de peintures. Efforts et sacrifices au coeur de cet album d’atmosphère qui nous plonge dans la campagne britannique sous l’ère victorienne. Un récit qui évoque les textes classiques du même jus, avec ce portrait de femme forte, passionnée de clavecin, qui ne se laisse pas abattre malgré les embûches. Des ambiances saisissantes et un univers pictural qui explore les silences et l’intimité.
Ubu roi – Alfred Jarry
Ubu roi, pièce à l’histoire mouvementée, relatant la conquête du terrain par le Père Ubu, en despote primaire qui frise régulièrement le ridicule mais ne s’en émeut pas plus que ça. Un texte avec du tyran, de la cruauté et de l’humour, ou comment la soif de pouvoir tourne au vinaigre, avec un sens de l’absurde pas piqué des hannetons.
Ceux qui construisent des ponts – Alfonso Zapico (Futuropolis)
Alfonso Zapico tente de restituer toute la complexité identitaire du pays basque avec une rencontre qui en dit long, avec Fermin Muguruza (du groupe punk basque Kortatu) et Edu Madina (PSOE – Parti socialiste ouvrier espagnol). Deux types de gauche certes mais pas franchement sur la même longueur d’ondes, et qui n’auraient sans doute pas partagé la même table il y a des années… Une BD documentaire passionnante pour en savoir plus sur le jus du Pays Basque.
Cannisses – Marcus Malte (IN8)
Plongée glaçante dans les méandres tortueux d’un homme qui a défaut de s’accrocher aux murs, projette ses manques chez ses voisins. Un vrai plaisir de retrouver l’écriture puissante de Marcus Malte, qui nous livre ici un pur moment de noirceur paranoïaque.
Le petit secret – Séverine Vidal et Clémence Monnet (Ed. des Eléphants)
Sur un bout de plage, la fête bat son plein. Famille et amis se sont retrouvés pour un pique-nique complice et animé, jusqu’à ce petit instant où Albertine glisse à l’oreille de son cousin qu’elle connaît un secret terrible sur l’un d’eux. C’était juste le moment creux où un ange passait, et la confidence s’est révélée éclatante et anxiogène. A chacun d’imaginer s’il a été percé à vif et s’il sera dévoilé. Séverine Vidal raconte avec une grande subtilité la complexité des relations humaines et la fragilité qui en dépend.
